L'Etoile Bleue [fr]
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Серия: Хромой из Варшавы #1
- Год: 1994
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «L'Etoile Bleue [fr]». Краткое содержание книги:
– Dans ce cas, ce n’est peut-être pas le moment d’aller l’importuner ? Elle doit avoir besoin de beaucoup de calme...
Quelques gouttes de pluie venant de se manifester, mademoiselle Angéline leva en l’air une main dégantée pour s’en assurer puis ouvrit le grand parapluie pointu dont elle était nantie.
– Ça, c’est ce que dit son médecin, mais ce n’est pas ce qu’elle pense. Votre venue va la combler de joie. Elle s’ennuie à mourir.
– Vraiment ? Pensez-vous qu’elle accepterait de me garder ici quelques jours ? J’arrive de Pologne, je n’ai pas prévenu mon hôtel habituel qui est complet et je n’ai guère envie d’en essayer un autre.
– Sainte Vierge bénie, mais elle va être folle de joie ! Nous allons faire la fête... Vous allez être pour elle un vrai rayon de soleil ! Entrez, entrez ! Marie-Angéline s’étranglait presque tout en fouillant frénétiquement son réticule pour chercher sa clef, opération difficile qui fit choir le parapluie rattrapé au vol par Morosini. En désespoir de cause, elle se pendit à la cloche d’entrée pour appeler le concierge.
– Prenez votre temps ! conseilla Aldo. Je vais payer mon taxi et prendre mes valises.
Tandis que le chauffeur s’éloignait, plein d’admiration pour un client capable de se loger là où il le voulait en s’adressant à la première personne rencontrée dans la rue, le concierge, qui semblait tout frais sorti d’un dessin de Daumier, faisait son apparition et se livrait, à la vue du visiteur, à des démonstrations de joie nées peut-être en partie du fait qu’il voyait poindre à l’horizon quelques agréables gratifications. Dans la maison, on savait Morosini généreux. Puis ce fut le tour de Cyprien, le maître d’hôtel de Mme de Sommières, qui, de sa vie, n’avait jamais aimé qu’elle et ceux, plutôt rares, qu’elle affectionnait.
C’était un cas, Cyprien. Né au château de Faucherolles chez les parents de Mme de Sommières, mais quelques années avant elle, il vouait à la future marquise, depuis sa naissance, une espèce de dévotion éblouie qui ne s’était jamais démentie. « Mademoiselle Amélie » avait été et demeurait — mais uniquement lorsqu’elle ne risquait pas de l’entendre ! – « notre petite demoiselle ». L’intéressée, qui ne l’ignorait pas, en ressentait un agacement vaguement attendri :
– Quel vieux fou ! disait-elle. Être, à soixante-quinze ans bien sonnés, la « petite demoiselle » d’un gaillard octogénaire, c’est d’un ridicule !
Mais sachant qu’elle lui ferait mal, elle se gardait bien de le lui interdire et, quand il n’y avait personne, le tutoyait comme au temps de leur enfance, scandalisant sa demoiselle de compagnie et néanmoins cousine, qui voyait là l’indice d’une répréhensible intimité. Cyprien, de son côté, la payait de ses mauvaises pensées en lui vouant une solide aversion.
L’arrivée d’Aldo mit les larmes aux yeux du vieux serviteur. Il voulut se rendre en hâte auprès de sa maîtresse pour annoncer le visiteur, mais Marie-Angéline entreprit de l’en empêcher :
– C’est moi qui ai trouvé le prince et c’est moi encore qui vais annoncer la bonne nouvelle ! s’écria-t-elle du ton excité d’une gamine qui fait un caprice. Contentez-vous d’aller préparer une chambre et d’avertir la cuisinière.
– Je regrette, mademoiselle, mais annoncer les visiteurs est l’une de mes fonctions et je n’y renoncerai pas. Surtout aujourd’hui ! Notre... Madame la marquise va être si heureuse !
– Justement, ce sera moi !...
La dispute menaçant de durer, Morosini décida de s’annoncer lui-même et entreprit la traversée des pièces de réception pour gagner l’endroit où il était à peu près sûr de trouver son hôtesse : le jardin d’hiver où elle se tenait le plus volontiers lorsqu’elle était à Paris.
L’hôtel datant du Second Empire, les salons appartenaient à la même époque, leur propriétaire actuelle n’ayant jamais jugé utile d’y changer quoi que ce soit. Ils ressemblaient à la fois à ceux de la princesse Mathilde et du ministère des Finances. C’était le triomphe du style « tapissier » : un amoncellement de peluches, de velours, de franges, de passementeries – glands, galons, tresses et torsades – sur un archipel de fauteuils capitonnés, de causeuses, de divans ronds permettant l’épanouissement harmonieux des crinolines, ponctué de tables d’ébène incrusté sous d’énormes lustres à pendeloques de cristal. Il y avait aussi des potiches plus ou moins chinoises d’où jaillissaient des aspidistras géants, montant à l’assaut des plafonds surdorés et cachant parfois les murs tout aussi dorés, chargés de plates allégories dues au pinceau laborieux d’émules de Vasari.
Morosini détestait cet ensemble pompeux. Mme de Sommières aussi et si, à la mort de son époux, elle avait choisi de déserter l’hôtel familial du faubourg Saint-Germain, laissé à la seule disposition de son fils, pour s’installer dans celui-ci qu’elle tenait d’héritage, c’était à cause du parc Monceau dont la verdure foisonnante s’étendait sous les fenêtres de derrière, au-delà du petit jardin privé... et aussi pour le plaisir pervers de contrarier sa belle-fille et d’embêter la famille en général.
En effet, la donatrice de ce petit palais néogothique, épousée sur le tard par un de ses oncles fort lancé dans la fête parisienne, avait été l’une de ces « lionnes » dont les aristocrates français, belges ou anglais, sans compter les grands-ducs russes, fréquentaient avec assiduité les alcôves parfumées. Belle à damner tout un monastère de trappistes, Anna Deschamps en avait ruiné quelques-uns et, avant de devenir Mme Gaston de Faucherolles, s’était constitué une assez jolie fortune qui lui avait permis de dorloter les vieux jours d’un mari décavé et honni par les siens.
Naturellement, le couple n’eut pas d’enfants, mais ayant rencontré un jour, par un pur hasard, la petite Amélie, l’ancienne courtisane s’était entichée d’elle et, lorsqu’elle en vint à faire son testament, elle l’institua sa légataire universelle. Si elle avait été mineure, les Faucherolles eussent sans doute refusé avec hauteur la donation suspecte -bien que personne ne puisse en jurer ! – mais Amélie était déjà mariée et son époux considérait la chose d’un œil amusé et beaucoup plus bénin. Sur son conseil, le testament fut accepté, l’argent partagé entre des œuvres charitables et des messes pour le repos de l’âme de la défunte pécheresse, et Mme de Sommières garda la maison. Ce dont elle ne cessa de se féliciter.
Tandis que les parquets recouverts de tapis craquaient sous ses pas, Morosini entendit une voix furieuse issue de la cage de verre agrémentée de peintures japonaises – roseaux, cueillette du thé, femmes en kimono – qui fermait la noble enfilade. Une voix qui, en contrepoint, faisait résonner le sol de vigoureux coups de canne :
– Qu’est-ce que ce vacarme ? Est-on encore en train de se chamailler ? Je veux savoir ce qu’il en est ! Et tout de suite ! Plan-Crépin, Cyprien ! Venez ici !
– Laissez-les donc vider leur querelle en paix, tante Amélie ! Je crains qu’ils n’en aient encore pour un moment, fit Aldo en débouchant dans la lumière laiteuse dispensée par les deux grands lampadaires à globes dépolis qui éclairaient le jardin d’hiver.
– Aldo !... Toi ici ? Mais d’où sors-tu ?
– Du Nord-Express, tante Amélie, et je viens vous demander l’hospitalité... si toutefois cela ne vous dérange pas ?
– Me déranger ? Alors que je meurs d’ennui dans ce trou ? Tu veux rire !
Le trou en question était un agréable fouillis de roseaux, de lauriers-roses, de rhododendrons et d’autres plantes au nom compliqué, sans oublier les yuccas aux feuilles acérées comme des poignards, quelques palmiers nains et les inévitables aspidistras. Tout cela composait un fond vert et fleuri sur lequel la marquise se détachait à la manière d’un personnage de tapisserie médiévale. C’était une belle vieille femme de haute taille qui ressemblait à Sarah Bernhardt. La masse de ses cheveux bicolores – roux et blancs ! – ombrageait d’une sorte de coussin mousseux des yeux vert feuille que l’âge ne semblait pas disposé à pâlir. Elle s’habillait d’habitude de robes princesses, suivant la mode lancée par la reine d’Angleterre Alexandra que Mme de Sommières s’était toujours appliquée à prendre pour modèle. Cette fois, son long cou serré dans une guimpe de tulle baleiné sortait d’un amas de taffetas noir, destiné à dissimuler le large pansement appliqué autour de son torse. Pour en atténuer la tristesse, elle portait par-dessus de grands sautoirs d’or entrecoupés de perles, de turquoises ou d’émaux translucides avec lesquels ses belles mains jouaient volontiers. Pour compléter le décor, il y avait, posé sur une petite table, un rafraîchissoir contenant une bouteille de Champagne et deux ou trois coupes de cristal taillé : la marquise avait l’habitude d’en boire en fin de journée et qui se présentait était toujours invité à partager ce plaisir.