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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Cette séquence montre les atermoiements, l’amateurisme, les arrière-pensées et la mauvaise conscience des élites françaises.

Des alliances improbables ont vu le jour entre les « humanistes » (conseillers d’État, épiscopat « ouvert sur le monde » dans la lignée de Vatican II, démocrates-chrétiens) et le patronat du bâtiment et de l’automobile.

Depuis les années 1960, celui-ci tient à sa main-d’œuvre maghrébine comme à la prunelle de son compte d’exploitation. Il l’a recrutée dans les campagnes algériennes et marocaines, privilégiant le paysan docile et malléable au citadin trop éduqué, trop… francisé. Moins cher et corvéable à merci. Son représentant emblématique, Francis Bouygues, prône leur « intégration » avec leur famille. Certains patrons « éclairés » imaginent que les enfants prendront la suite des pères, encore une fois selon le schéma séculaire des fils de paysans venus travailler dans leurs usines à la fin du XIXe siècle, depuis lors ouvriers de père en fils.

Le mariage « exogamique » de l’étranger avec une Française fut longtemps le meilleur outil d’une assimilation à la française, la mère éduquant les enfants dans la tradition culturelle issue de l’héritage gréco-romain, donnant des prénoms chrétiens et une éducation française. On notera que les partisans du regroupement familial voulaient favoriser l’« intégration » des immigrés. Des esprits simples et de bonne foi croient alors que les mots sont presque synonymes, qu’il s’agit d’une triade progressive, insertion, intégration, assimilation, comme les marches d’un escalier qu’on grimpe l’une après l’autre, sans pouvoir jamais redescendre. On découvrira à l’usage que l’intégration n’est pas le préalable de l’assimilation, mais son exact opposé ; son adversaire irréductible même ; les progrès de l’intégration détruiront toute possibilité d’assimilation jusqu’à l’extinction de celle-ci au bénéfice de celle-là. Avec un regroupement familial non plus artisanal et bricolé comme autrefois, mais institutionnalisé à grande échelle, l’outil de l’assimilation par le sexe, le mariage, l’éducation des enfants est brisé. La culture d’origine se transmet par les mères.

En quelques années, la face de l’immigration et de la France a changé. Après les hommes, sont venus femmes et enfants ; à une immigration du travail, traditionnelle depuis le milieu du XIXe siècle, une immigration de flux, liée à l’activité économique, qui retourne au pays, de gré ou de force, en période de crise, succède une immigration familiale qui s’enracine, une immigration de peuplement. Le mot est bien choisi : au fur et à mesure que le temps passera, que les couches d’alluvions exogènes se déposeront sur la terre de France ; que la désindustrialisation, puis les délocalisations transformeront en chimère le projet patronal de dynastie ouvrière, qu’un nombre croissant de garçons refuseront d’être « humiliés » par les Français comme leurs pères sur les chaînes de Renault ou Peugeot ; que les étrangers seront majoritaires dans des quartiers entiers, puis dans des villes, dans des départements, l’assimilation se faisant à l’envers ; que des jeunes de demain iront chercher des femmes dans le bled d’origine de leurs parents, pour ne pas rompre la chaîne endogamique du mariage ancestral entre cousins – et « posséder » une jeune fille moins insoumise que les jeunes Franco-Arabes « perverties » par l’idéologie libérale française ; l’immigration de peuplement alors s’autoengendrera, débordera les cadres administratifs du « regroupement familial », fera masse, fera souche, fera peuple. Un peuple dans le peuple. Un peuple de plus en plus éloigné du peuple d’origine, un « campement africain » – comme prophétisait au début des années 1990, provocateur, un Michel Poniatowski vieillissant et revenu des illusions giscardiennes –, de plus en plus hostile à un « cher et vieux pays » submergé, obligé de battre en retraite.

Dans le même temps, le regard médiatique, littéraire, cinématographique porté sur l’immigration ne cessait au contraire de s’appesantir sur les destins individuels des immigrés, leurs femmes, leurs enfants, leurs états d’âme, leurs ressentiments, des individus, rien que des individus, des humains trop humains, occultant volontairement la part collective, historique, d’un peuple avec ses racines, sa culture, sa religion, ses héros, ses rêves de revanche historique postcoloniale.

Le président algérien Boumediene avait pourtant prophétisé en 1974 : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » Auguste Comte avait prévenu un siècle plus tôt : « Les morts gouvernent les vivants. » Conception conservatrice et holiste qui s’oppose point par point à celle, progressiste et individualiste, qui nous régit plus que jamais aujourd’hui, qui croit en la liberté absolue de l’individu décidant seul et libre de tout, de la femme décidant seule et libre de garder ou non son enfant, de l’immigré, ce citoyen du monde, décidant seul et libre de s’installer où il le désire.

Alors, telle la statue du commandeur à la fin de Don Juan, le souvenir de la parabole sur l’huile et le vinaigre du général de Gaulle résonne toujours plus menaçant, plus obsédant, sur les esprits brillants à cervelle de colibri.

26 février 1975

Nous sommes tous des Dupont Lajoie !

Ils sont laids. Ils sont bêtes. Ils sont méchants. Ils sont vils. Ils sont vulgaires. Ils sont libidineux. Ils sont misogynes, xénophobes, racistes. Ils sont à la fois couards et violents. Leurs vêtements sont ridicules, leurs plaisirs grotesques, leurs loisirs stupides. Ils jouent au tiercé et boivent des coups au comptoir. Ils passent leurs vacances dans des campings où ils s’entassent au milieu des odeurs de grillade, dans une promiscuité bruyante et avilissante. Jean Carmet et Ginette Garcin composent un couple de Thénardier seventies avec un rare talent ; les comédiens qui les entourent sont remarquables, plus veules et vulgaires les uns que les autres ; Cosette est jouée par Isabelle Huppert à peine sortie de l’enfance. Cosette meurt, pour avoir résisté à une tentative (malhabile) de viol du père Thénardier ; ces gens-là ratent tout, même un viol. La gamine perverse avait un peu provoqué en « allumant » le vieux renard émoustillé et brutal ; même la victime a des taches sur sa blanche hermine.

Dans ce camp… ing du mal, le seul « humaniste » qui tente d’arrêter le fol engrenage de la violence est… italien. L’inspecteur de police a tout deviné, mais il renonce à arrêter les vrais coupables pour devenir commissaire ; le ministre (de droite bien sûr) préfère détourner le courroux de la justice sur de pauvres Arabes innocents comme l’agneau qui vient de naître.

Ces Arabes venus travailler sur un chantier à proximité du camping pour un salaire dérisoire sont les seuls héros positifs du film. Humbles et fiers à la fois, pauvres mais dignes et hospitaliers, peu causants, se nourrissant de thé à la menthe, ils forment une tribu d’hommes nobles tout droit sortis du désert et d’un livre de Lawrence d’Arabie. À l’époque, les travailleurs immigrés qui débarquaient en France étonnaient en effet souvent par leur mise sobre, leur discrétion, leur élégance morale. Kabyles pour la plupart, ils étaient secrètement ravis de trouver une terre laïque où les lois du Coran ne s’appliquaient pas sous le contrôle strict et rigide du voisinage. Bergers ou paysans habitués à la chaleur conviviale de leur village, ils souffraient de la froideur des relations humaines en France, quand ils ne suscitaient pas des réactions violentes de rejet qu’ils ne comprenaient pas. En leur temps, les Ritals et les Polaks avaient subi le même opprobre de la part d’ouvriers français qui jugeaient qu’on leur volait leur travail et leur pain. Dans le film, Robert Castel jure la main sur le cœur qu’ils sont payés autant que les Français pour le même travail ; mais se voit contraint d’ajouter que peu de Français acceptent de travailler pour ce prix-là. En peu de mots, tout est dit : les immigrés ne prennent pas le travail des Français, mais permettent au patron de réduire ses coûts et de peser à la baisse sur les salaires des autochtones. Loi aussi vieille que le capitalisme, que Marx analysait déjà à propos des travailleurs irlandais importés dans les usines anglaises en 1840.

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