Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-06719-9
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]». Краткое содержание книги:
Ce qu'il faut faire pour accéder aux belles manières est aussi important que ce qu'il convient d'éviter.
Celui qui se mouche dans les rideaux et boit l'eau de son rince-doigts est condamné.
Avec ce book, on va essayer d'acquérir une couche de vernis à séchage instantané. Pour cela, suivez le guide et, pareil à Béru, vous deviendrez des milords !
« “Pourquoi essaies-tu de le reboutonner, puisqu’il est à l’envers, Sandre ?” elle a fini par objecter. “Pose-le donc et renfile-le à l’endroit, mon bonhomme !”
« Tout en causant, par jeu, elle m’a fait lâcher mon remontant. Ça lui a coupé la parole, le spectacle que j’offrais. Je savais plus comment me calmer le sinistre. Elle en exorbitait, la couturière. Elle était tout écarquillée, toute médusée, toute pétrifiée.
« “Mais qu’est-ce qui t’arrive, mon petit Sandre ?” qu’elle se lamentait, la pauvre grosse, avec son dé à coudre au bout du doigt. Moi, j’avais les yeux qui bredouillaient et les genoux qui faisaient bravo. On était devenus des témoins ébahis. On contemplait ce sortilège sans savoir ce qu’y fallait en faire. Ça nous venait pas à l’idée, ni à moi ni à elle, parole ! Comme si on l’aurait trouvé sur le chemin sans comprendre à quoi ça pouvait servir !
« “Mais qu’est-ce qui te prend, mon pauvre Sandre ! C’est pas normal, à ton âge !” elle continuait, Mme Lafigue.
« J’en eusse chialé. Elle a ajouté “J’ai jamais vu ça de ma vie !” Je crois que ces paroles flatteuses m’ont redonné le sens des convenances.
« “Je vous aime, mâme Lafigue”, j’ai lâché tout à travers.
« Elle s’attendait pas.
« “Tu plaisantes !”
« “Non, non”, que je lui ai répondu. Et je m’ai approché d’elle. Ça lui a filé peur, elle a reculé. Elle protestait que c’était pas possible. A force de battre en retraite elle a culbuté sur le pageot. Là-haut dans leur cadre, les deux croquants de parents Lafigue me toisaient à la caille. Ils avaient l’air salement teigneux de voir encorner leur fils par un morveux de quinze ans ! Je manquais d’expérience pour lui déboucler les harnais, à Mme Lafigue. C’est elle qui a fini par aider. Bien résignée, qu’elle était devenue. Elle poussait des vaches de soupirs comme quoi c’était pas raisonnable. J’étais bien de son avis mais franchement j’y pouvais rien.
« Vous me croirez si vous voudrez, tandis que je l’escaladais, la couturière de maman, c’était pas à ce que je faisais que je songeais, mais à ce que j’apercevais d’elle, avant, quand elle bricolait des ourlets, à genoux au mitan de notre cuisine. C’était de ces moments-là que j’avais surtout envie ; pas de celui qu’elle me laissait vivre, mais de ceux que je resquillais à plat ventre sur le plancher, dans la poussière. C’est tout de même bizarre, un garçon, hein ? Il lui faut toujours la gamberge en supplément de programme. »
Le Gros éponge les, souvenirs égrillards qui ruissellent sur son beau visage de séducteur.
— Pour en revenir, les jeunes gens, ce sont les amies des mamans qui peuvent le mieux s’occuper de leurs sens et leur faire prendre un bon départ. C’est pourquoi, citoyens, vos bergères étant des copines de maman, il peut leur arriver de déniaiser les petits gars qui se languissent dans leur secteur. Soyez-en pas jalminces ; c’est de la simple charité, rien de plus ! Le coup de serpe sur les amarres pour que le barlu puisse gagner la haute mer. Une fois que le jeune homme a renversé une dame mûre, il se sent fort. Il est dégagé de ses complexes et il pavoise comme un coq sur un tas de fumier. La vie lui appartient. Elle serait la dernière des dernières celle qu’oserait repousser les avances d’un godelureau.
Ayant ainsi affirmé cette surprenante conviction, le Gros s’humidifie les lèvres d’un coup de langue qui filerait de l’écœurement à une couvée de rats d’égout. Puis il continue :
— Maintenant que j’ai envisagé l’amour chez les jeunes gens, on va faire un tour d’horizon du reste. Le garçon, vis-à-vis de ses vieux, voilà, selon moi, comment il doit se comporter. Avec la mère, gentil et serviable. Une mère, les gars, faut que ça reste sacré, toute la vie et après. Pourquoi qu’en canant, le centenaire, il murmure encore “maman”, hein ?
« C’est éloquent dans son genre ! La mère, à mon avis, c’est ce qui rend la mort tolérable. De même qu’elle vous apprend à vivre, elle vous apprend à mourir aussi, puisqu’en même temps que la vie, elle vous donne la mort. Si elle le fait c’est que c’est bien comme ça, faites-lui confiance. Et quand le moment de lâcher la rampe arrivera, au lieu de gigoter, restez calme et pensez à votre vieille. Rappelez-vous les matins d’hiver, quand elle vous carrait dans le clapoir la monstrueuse cuillerée d’huile de foie de morue. Ça vous paraissait dégueulasse, mais pourtant c’était pour votre bien.
Il rêvasse un instant, illuminé soudain par un grand brasier intérieur.
— Je me rappelle quand ma mère est morte, murmure-t-il. Il lui était arrivé une première attaque et j’étais allé la voir à l’hosto. C’était la première fois que je la trouvais dans ce genre d’endroit. Elle savait pas faire, maman, elle avait l’air en visite ; elle se gênait. Quand une infirmière lui passait le thermomètre ou une potion, elle avait un sourire pour s’excuser, un air de dire “m’en voulez pas”. Elle ressemblait à une petite fille effarouchée. En me voyant rentrer dans sa chambre, elle a eu une espression comme jamais plus j’en trouverai sur le visage de personne.
« “Je te dérange, mon pauvre Sandre, elle a balbutié. Fallait pas venir de Paris, je vais mieux.”
« Je l’ai embrassée sans rien dire. J’étais tout éberlué. Je me demandais pourquoi et comment j’avais pu la quitter pendant des années en y écrivant juste une carte postale à Noël ou aux vacances. Ses pommettes brillaient comme deux pommes de Californie.
« “Alors, tu nous as fait des frayeurs, maman”, je lui ai bredouillé.
« “M’en parle pas, mon pauvre Sandre. J’ai cru que j’y passais.”
« Et moi, curieux de savoir, je demande :
« “Ça t’a fait comment ?”
« “Comme quand on meurt”, elle m’a répondu, comme s’il lui était déjà arrivé de mourir et à moi aussi et qu’on sache, les deux, de quoi il retourne.
« “T’as dû avoir peur ?” je lui fais.
« “Oh non, pas du tout ! J’ai pensé à toi et à ton père. Je me suis laissée aller… C’était plutôt agréable comme sensation.” »
Béru ôte son chapeau, le pose devant lui, comme s’il s’agissait d’un plat garni qu’il s’apprête à consommer. Sa voix fléchit, il garde les yeux secs et la mine paisible.
— Elle est morte la semaine d’après, dans une autre attaque. J’étais pas là. En apprenant la chose, j’ai repensé à notre conversation. J’ai compris que dans ce putain de monde, les gars, rien n’a lieu pour rien. Si ma mère a fait une sorte de répétition avant de mourir, c’était pour me rassurer. Pour me dire, avant de disparaître, que ça ne vaut pas le coup d’appréhender le grand largage ; que tout se passe bien ! Maintenant je sais. Seulement, pour piger ces choses, faut avoir été bon fils, comprenez-vous ? Faut que le cœur ait gardé le contact, toujours, toujours…
Il quitte sa place, va à la fenêtre, l’ouvre et respire un grand coup la bise ravageuse qui fouette les feuilles.
Il regarde sa montre et dit sans se retourner :
— L’heure tourne et je sais que vous êtes de campo. Si vous voudriez qu’on arrête la leçon, vous pouvez me le dire.
Personne ne moufte. Alors il se retourne et nous contemple de ses gros yeux gonflés de pluie.
Il referme la fenêtre, retourne à son estrade, s’y accoude.