Nous étions les hommes
- Автор: Legardinier Gilles
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Editions Pocket
- ISBN: 978-2266220354
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Nous étions les hommes». Краткое содержание книги:
Dans le plus grand hôpital d’Edimbourg, le docteur Scott Kinross travaille sur la maladie d’Alzheimer. Associé à une jeune généticienne, Jenni Cooper, il a découvert une clé de cette maladie qui progresse de plus en plus vite, frappant des sujets toujours plus nombreux, toujours plus jeunes. Leurs conclusions sont aussi perturbantes qu’effrayantes. Si ce fléau l’emporte, tout ce qui fait de nous des êtres humains disparaîtra. Nous redeviendrons des animaux.
C'est le début d'une guerre silencieuse dont Kinross et Cooper ne sont pas les seuls à entrevoir les enjeux. Partout sur la Terre, face à ceux qui veulent contrôler le monde et les vies, l’ultime course contre la montre a commencé…
La jeune femme hocha la tête. Kinross repartit vers la salle d’observation.
— Tout est prêt, messieurs. On commence.
Il appuya sur l’interphone et ordonna :
— Faites-la entrer.
La porte de la salle d’interrogatoire s’entrebâilla. Lauren apparut et le battant se referma aussitôt derrière elle. Elle était habillée comme le jour du drame. Étrangement, ce n’était pas la peur qui dominait son attitude, mais une sorte de joie sincère, impressionnante. Le bruit tira Lewis d’un demi-sommeil, il se redressa.
— Bonjour, Tyrone, fit Lauren d’une voix posée.
Le jeune homme se ramassa sur lui-même en reculant dans l’angle.
Lauren fit un pas, il baissa la tête, mais sans la quitter des yeux. Sur les écrans de contrôle, la pièce apparaissait sous des angles différents. La vue qui filmait Lewis du dessus était particulièrement éloquente. On voyait à quel point il était tassé, compact. Une attitude de peur. Lauren traversa la pièce et se baissa pour se placer à sa hauteur.
— C’est moi, Lauren. Tu te souviens ?
À cet instant, le jeune homme n’avait rien d’un assassin en puissance. Il ressemblait à un autiste craintif. Lauren tendit la main. Tout à coup, Lewis bondit à la vitesse de l’éclair et la contourna comme un animal qui fuit. Lauren sursauta.
— Ce garçon est dangereux, lâcha un psychiatre. Il faut arrêter l’expérience.
Lauren inspira profondément. Tyrone se tenait maintenant dans le coin opposé, filmé en gros plan par une autre caméra. Son regard avait changé. Son corps était encore sur la défensive, mais son visage n’exprimait plus de crainte. Il jaugeait. Lauren se leva et vint vers lui pas à pas, lentement.
— Je suis là pour t’aider…
Elle le regardait avec tendresse. La jeune femme ne semblait absolument pas consciente de la réalité de la situation. Elle avait oublié que Tyrone avait brisé un homme en deux sous ses yeux. Lauren n’avait accepté cette expérience que pour une seule raison : elle voulait le revoir. Et il était là, devant elle. À cet instant, elle ne songeait plus qu’à cela.
Au fur et à mesure qu’elle s’approchait de lui, Lewis se décalait pour maintenir une distance. Il glissait le long de la paroi. Son dos passa sur la vitre sans tain. On voyait les plis de sa chemise médicale, la largeur de ses épaules, ses bras en tension.
— Dis-moi quelque chose, supplia Lauren.
La jeune femme ne savait plus quoi faire pour provoquer une réaction qui le sauverait. Elle savait que derrière la vitre, des hommes étaient en train de décider du destin de Tyrone.
— Aide-moi à te sauver… fit-elle, la voix étranglée par l’émotion.
La jeune femme sentit les larmes monter. Tyrone fit alors un grand pas en avant et se retrouva tout près d’elle.
— Il va l’attaquer, trancha le spécialiste comportemental. Faites-la évacuer.
Kinross ne souhaitait pas déclencher l’alerte. Il voulait savoir. Il était à deux doigts d’obtenir la réponse à une question qu’il se posait depuis le début de ses travaux. Tellement de choses en dépendaient… C’était toute l’approche de cette maladie qui risquait de s’en trouver bouleversée.
L’inspecteur principal pénétra dans la salle d’observation et menaça :
— Docteur Kinross, si vous ne mettez pas fin à ce cirque, c’est moi qui vais le faire…
Kinross ne répondit pas. Il ne lâchait pas Lewis des yeux. Quelques minutes, peut-être quelques secondes, c’est tout ce qu’il demandait. Le jeune homme se tenait de profil. Lauren le regardait dans les yeux, sans aucune crainte. Elle effleura son bras. Tyrone réagit aussitôt en la repoussant violemment. Surprise, la jeune femme poussa un cri. Les experts se levèrent d’un bond. Kinross appuya sur l’interphone :
— Lauren, ça va ? Vous n’avez qu’à dire « stop ».
La voix surgie de nulle part affola Lewis, qui fit volte-face vers les haut-parleurs. Sa lèvre supérieure s’était soulevée et laissait entrevoir ses dents. Ses mains s’étaient crispées comme des serres, on le sentait prêt à se battre. Lauren répondit en faisant des signes :
— Non ! N’intervenez pas ! Laissez-nous une chance.
Elle essaya d’attirer l’attention de Lewis, pour le calmer. Ses yeux s’emplirent de larmes.
— Tyrone, regarde-moi. Personne ne te fera de mal. Je suis là pour te protéger.
Le jeune homme ne l’écoutait pas. Il se comportait comme une bête cernée d’ennemis invisibles qui se demande d’où va venir l’attaque.
— Tyrone, écoute-moi ! fit Lauren en se plaçant face à lui.
Il ne la voyait pas. Elle insista en se postant systématiquement devant lui malgré ses déplacements incessants.
— S’il te plaît, regarde-moi. Je suis avec toi.
Dans l’esprit perturbé de Lewis, l’agitation de Lauren finit par supplanter la menace qu’avait représentée la voix. Il posa enfin les yeux sur elle. Il respirait fort, sa poitrine se soulevait. Instinctivement, elle lui toucha la main. Cette fois, il ne la repoussa pas. Elle lui toucha le bras, l’épaule, s’approcha encore plus près de lui. Lauren attira la main du jeune homme sur elle. C’est alors qu’avec une incroyable vivacité, il la saisit aux épaules. Le visage du jeune homme était tendu, contracté, en proie à une émotion violente. Il se plaqua contre elle, la serra. La jeune femme se laissa faire. Elle n’avait pas peur. Elle ne se rendit pas compte que la porte de la salle d’interrogatoire s’était brutalement ouverte et que deux gardes avaient fait irruption. Lorsqu’elle découvrit leur présence, elle protesta, les repoussa de toutes ses forces. Des mains la saisissaient. Tyrone ne la lâchait pas. Il y eut des cris, Lauren se trouva écartelée, mais il se cramponnait de plus belle. Lorsque la jeune femme sentit les mains de Tyrone glisser, elle l’attrapa à son tour pour ne pas qu’il s’éloigne d’elle. Dans l’écho mat de la pièce, les cris se mélangeaient aux injonctions, son souffle à lui avec ses pleurs à elle.
Brusquement, un claquement retentit, puis un autre. Le jeune homme s’écroula, atteint de deux balles dont l’une n’avait rien de tranquillisante. Son corps se replia sur le sol, où déjà le sang se répandait. Lauren se laissa glisser avec lui. Kinross écarta le garde et l’inspecteur sans ménagement. Il se précipita sur Tyrone, mais il était trop tard. Le docteur serra les dents, bouleversé. Il prit le visage du jeune homme et lui ferma les yeux. Dans ce désastre, une chose frappa le médecin au-delà de tout : Tyrone Lewis avait pleuré.
35
— Savez-vous ce qui me navre le plus, Desmond ?
— Non, monsieur.
L’homme était allongé dans un caisson d’oxygénation dont le couvercle venait de se relever. Il était installé face à un mur d’images divisé en une multitude d’écrans, sur lesquels s’alignaient les chaînes d’information du monde entier, sans le son. Toutes les facettes de l’actualité des cinq continents. Des visages qui hurlent, une cellule embryonnaire au microscope, des bulldozers qui renversent des maisons, des corps mutilés, des voitures aux formes futuristes, des reporters devant un immeuble en feu, un oiseau mazouté, des flashs qui crépitent, des courbes de chiffres qui plongent ou s’envolent, des larmes, un panda albinos, un homme qui brandit une coupe…
— Le plus triste, Desmond, c’est qu’avec les années, le spectacle du monde n’offre plus aucune surprise.
Desmond cessa de classer les papiers sur le bureau.
— Vous n’êtes jamais surpris par la vie, monsieur ?
— De temps en temps, évidemment, mais il est alors question de gadgets insignifiants, de contextes que l’évolution des époques met en scène. Moi, je vous parle de ce que les gens en font. C’est sur ce point qu’il n’y a aucune surprise. Les humains sont prévisibles. Regardez-les. Quoi que vous inventiez, quoi que vous organisiez, ils essaieront sans relâche de le détourner, de s’en servir dans le but de s’enrichir encore plus ou de prendre le dessus. Quels que soient le génie ou la grandeur de ce que vous leur confiez, ils finiront par le digérer, par le vider de sa substance pour l’asservir à leurs minables ambitions.