La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Berne rougissait, pâlissait, suffoquait.
– Avouez cependant que les personnes auxquelles vous faites allusion sont par trop singulières, s'emporta-t-il. Et reconnaissez que vous avez tort de leur accorder votre amitié, ajouta-t-il d'un ton d'autant plus cassant qu'il commençait à perdre pied, comme d'habitude, devant ses raisonnements et la lumière de ses yeux verts.
Mal lui en prit. Les yeux d'Angélique foncèrent comme un ciel d'orage. Elle aurait frappé du poing sur la table s'il y en avait eu une à sa portée.
– Et vous, Maître Berne, ne croyez-vous pas que vous êtes aussi un homme par trop singulier ?... Et que j'aurais autant de raisons de vous retirer mon amitié pour le mal que je vous ai vu commettre que d'ingratitude à le faire pour tout le bien que je vous dois ?
Gabriel Berne était si fâché et désorienté qu'il s'était mis en marche à grands pas avec des gestes de bras qu'il n'achevait pas, ne trouvant pas de mots pour s'exprimer à part quelques phrases sans suite.
– Danger pour nos enfants... Rien que de les voir de loin... L'exemple des turpitudes...
Angélique le suivait sans se déconcerter.
– Vous étiez plus indulgent aux pécheresses dans votre jeunesse, reprit-elle. Je me souviens lorsque vous reveniez du temple de Charenton après avoir assisté au culte avec vos amis étudiants et que, voyant une femme courant pieds nus sous la pluie, vous l'avez prise en croupe sur votre cheval. Si je comprends bien, aujourd'hui vous la laisseriez patauger dans la boue, la pauvre putain qui se hâtait vers Paris.
– Ne parlez pas ainsi ! s'insurgea-t-il, choqué.
– Qu'étais-je d'autre à vos yeux, en ce temps-là ? Et pourtant vous vous êtes montré généreux, jeune homme cordial et franc, plein de pitié, et sans arrière-pensée de profiter de ma misère.
– L'on change avec l'âge, se défendit Berne. Les responsabilités dont les années vous chargent nous contraignent à la sagesse. À part ce temps de basoche à Paris que mon père m'accorda pour jeter ma gourme, je suis un homme du commun. Je n'ai rien d'un héros.
« Oui, la jeunesse rêve d'exploits, d'obtenir justice pour les malheureux, de réformer l'univers. Mais plus tard, je me suis rangé aux raisons de mon père qui était un sage. Comme lui, je suis un homme qui réprouve l'aventure, sans esprit belliqueux, respectueux de la loi.
– Oh, certes ! J'en eus la preuve. Esprit belliqueux ?... Il me semble qu'il vous en restait une bonne dose lorsque vous vous défendiez à coups de bâtons contre les brigands qui attaquaient votre convoi de marchandises dans les environs des Sables-d'Olonne. Et lorsque sous mes yeux à La Rochelle, vous avez étranglé les sbires de Baumier et avez enterré les corps sous le sel, tandis que les policiers et les préposés aux affaires religieuses, qui cherchaient un prétexte pour vous emprisonner, frappaient à votre portail, votre respect de la loi me semble sujet à caution !
Gabriel Berne sursauta, s'arrêta net et la considéra d'un œil égaré comme si les événements auxquels elle faisait allusion avaient totalement disparu de sa mémoire.
Elle lui sourit, contente de lui rappeler le temps de ses fureurs et de ses passions irrépressibles.
Il fit effort pour parler avec calme.
– Tout d'abord, exposa-t-il, en ces temps que nous vivions en France, les bourgeois ont dû apprendre à se battre pour conserver leurs biens. Leurs défenseurs patentés d'autrefois, les nobles, ne maniant plus l'épée que pour les duels ou pour se pavaner devant le roi. Ensuite La Rochelle est ville prise depuis Richelieu, occupée d'étrangers à la ville, d'ennemis acharnés à en chasser ses habitants d'origine. Nous les huguenots, premiers parmi les disciples de la Réforme et ce depuis plus d'un siècle, nous naissions dans la lutte et nous la continuions de génération en génération. Je ne connaissais rien d'autre, et n'avais jamais rêvé rien d'autre.
– Si je comprends bien, vous étiez un homme du commun, paisible et sans souci. En effet, la vie était plus simple à La Rochelle qu'ici avec vos impôts doublés parce que vous gardiez votre confession protestante et que vous deviez payer ceux des convertis exemptés pour plusieurs années, vous viviez en toute quiétude avec vos enfants qu'on enlevait dans la rue pour les confier aux jésuites, les « provocateurs » de la police qui importunaient vos femmes et vos filles, et que vous deviez étrangler de vos propres mains avant de les mettre au saloir et ensuite les balancer dans le puits de M. Mercelot, vous...
– C'était une lutte à laquelle nous étions accoutumés, cria Berne. Et puis la question n'est pas là. Vous ne pouvez pas comprendre. Être ruiné, pour des gens comme nous, comme étaient mon père, mon grand-père, c'est un peu comme de perdre la vie, pire encore ! Et c'est cela qui aigrit et rend dur. C'est une maladresse, une honte, un crève-cœur. Lorsqu'on a atteint par le travail et des sacrifices le but qu'on s'était fixé, et mené à bien des réalisations inespérées, on se sent en paix avec Dieu et avec soi-même. On sent qu'on a rempli son devoir envers ses enfants et envers ses aïeux. Mon père souhaitait me voir reprendre et faire prospérer sa maison de commerce.
« Voyant que je m'y préparais, il m'a béni à son lit de mort, me remettant le fruit de son labeur dont vous avez vu le beau développement.
« Perdre tout ce qui fait notre existence, abandonner aussi l'œuvre de plusieurs générations en quelques heures, l'abandonner à des mains pillardes et paillardes, et... catholiques, il m'arrive de me le reprocher. La vertu était de rester à La Rochelle, dans nos murs.
– Et de mourir aux galères ?
– Je ne sais... Cela aurait peut-être mieux valu.
– Voilà bien d'un homme !... Vous faites peu de cas du sort de vos enfants qui se seraient retrouvés sans défenseur.
Comme pour illustrer son propos, le jeune Laurier apparut, les joues rouges, les cheveux au vent, portant d'un air glorieux et affairé ses seaux de coquillages, et suivi d'une troupe d'enfants plus jeunes, nantis de petits seaux ou de corbillons ruisselant où s'amoncelait leur cueillette de la plage.
Gabriel Berne détourna les yeux avec humeur, refusant de se rendre.
– Vous nous contraignez à l'héroïsme !
– Tant que vous n'aurez que cela à me reprocher, je ne me sentirai guère en faute. Bien que de courir à travers la lande avec les dragons du roi aux trousses, et en poussant dans les reins une troupe de huguenots récalcitrants, afin qu'ils ne se fassent pas hacher à coups de sabre, ne figure pas parmi les meilleurs souvenirs de ma vie, ni des plus distrayants.
Exaspéré, Berne choisit de ne pas répondre.
Ils savaient tous deux, tandis qu'ils allaient et venaient avec agitation, marchant des dernières maisons du village à l'orée de la forêt, que ces passes d'armes verbales tournaient autour d'un sujet qu'il faudrait aborder : les frasques de la fille chérie et coupable de Maître Berne : Séverine. Comme pour y arriver enfin par un biais, il parla de son fils aîné, Martial. À nouveau, il était question de l'envoyer reprendre des études en Nouvelle-Angleterre. Celles qu'il avait suivies tant bien que mal à La Rochelle étaient loin, et le jeune homme assez brillant, menaçait de devenir un « coureur de pertuis » comme on nommait en Charente les gamins et adolescents toujours à « pigouiller » sur l'eau, ce qui ne les rendait pas moins fous et instables que les « coureurs de bois » d'Amérique, quitte à s'enrichir comme ceux-ci qui le faisaient par la fourrure. Eux, c'était par le cabotage au long des côtes et entre les îles, dont la Baie Française n'était pas chiche. Les jeunes n'étaient pas embarrassés pour accumuler un secret pécule, dû au troc, à la traite agrémentée d'un peu de piraterie avec les Acadiens des seigneuries de la grande presqu'île, lorsque le navire de la société fondatrice tardait trop à venir. Enfin, on ne savait pas ce qu'ils trafiquaient, ces garçons, ni les ennuis que leur petite confrérie pouvait amener aux adultes, lesquels n'avaient plus aucune autorité sur eux. Leurs parents avaient dû fuir leur patrie et ne cessaient de déplorer la perte de leurs biens. Eux, en tous cas, étaient du Nouveau Monde. Ils savaient déjà mieux s'en accommoder que les anciens et cela les poussait à mépriser leurs avis.