La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– OÙ est le BATELEUR ?
– C'est la carte non retournée. Et en effet, il n'avait pas grand-chose à faire dans ce septénaire.
« Le Bateleur, le funambule en équilibre, instable sur son fil, s'immisce dans les réussites de commerce, les affaires d'argent en projets. Désormais, votre fortune est faite, construite. Votre enjeu est plus important et votre dessein plus vaste. Il y a longtemps que vous avez appris à vous passer de lui.
« L'Étoile de David que nous avons sous les yeux, a d'autres ambitions.
« Tu dois repartir dans une vie nouvelle. Il ne s'agit peut-être pas d'une forme de vie nouvelle, mais de toi, surgissant d'une longue élaboration comme quelqu'un de tout nouveau.
« Le Monde, c'est l'individu qui se retrouve avec la chance de se refaire une vie s'il veut, ou au moins une pureté. Toutes les possibilités lui sont offertes, homme comme femme. C'est pourquoi il est représenté par un être androgyne, plutôt une femme qui se dévêt : on se retrouve nu devant son destin, pur, rien à cacher, rien à regretter...
Angélique, penchée, considéra de plus près la représentation du Monde : un être de chair et de beauté, couronné de lauriers, tenant dans ses deux mains des bâtons d'or, tandis que pleuvaient alentour des gouttelettes d'argent.
– C'est une femme puisqu'elle te représente, et tu la vois « arrosée » selon le terme, de toutes les grâces, joie, euphorie, contemplation. L'être victorieux est ébloui.
– Que tient-elle dans ses mains ?
– Au départ, des rayons qui ont pris une forme plus grossière de bâtons, comme sur des statuettes d'Orient on voit représentés les rayons des forces telluriques. Mais ici toutes les forces : le Bien et le Mal, la Faiblesse et la Force, le Ying et le Yang selon les Chinois, c'est-à-dire le principe féminin et masculin. Tout en mains. Le triomphe.
– Quand cela arrivera-t-il ?
– C'est déjà arrivé ! murmura-t-elle. Mais dans le temps et l'espace tu dois encore passer une dernière épreuve.
Et posant son doigt sur le Fou à la ceinture dorée :
– C'est lui qui le dit, le Fou. Car le Chariot, que tu redoutes, n'est pas dangereux. Mais, associé au Fou, il signifie : épreuve. Le Fou n'est pas un insensé comme certains veulent parfois le considérer. C'est seulement celui qui se différencie. Celui dont on ne dit rien parce qu'on ne s'explique pas en quoi gît « la différence ».
« C'est l'homme qui ne répond pas au code établi par les autres hommes pour qu'ils soient semblables entre eux et suivent la coutume générale, la loi commune. Il n'est pas comme les autres. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas remarquable.
« C'est celui qui n'est pas coupable et qui paraît coupable aux yeux des siens et de la Loi reconnue. Sa Loi est en lui et son juge en haut. Car la grâce plane au-dessus de la Loi.
« C'est celui... ou celle... qui admet ou commet certaines folies qui le feront blâmer et peut-être rejeter. Il les commet, non par esprit de folie, mais pour obéir à une sagesse plus haute qui brûle en lui, malgré lui...
Elle s'interrompit les regardant tour à tour.
– C'est toi, c'est nous. C'est l'homme que tu aimes, le comte de Peyrac, ton époux, relié à tous et pourtant à l'écart de tous.... Et c'est lui, là-bas, ajouta-t-elle avec un mouvement en direction de l'homme à la redingote bleu barbeau qui continuait son guet austère, prêt à abattre d'un coup de pistolet quiconque voudrait chercher noise à deux malheureuses femmes considérées comme folles dangereuses, et sorcières. Et l'homme de Londres aussi, son capitaine à la redingote rouge qui ne nous a pas oubliées et est venu nous chercher pour nous conduire jusqu'à toi.
– Et Brian Newlin, sans doute aussi ? fît Angélique.
– Oui, c'est vrai. Merci, ma sœur, d'y avoir songé. Ainsi isolés, nous ne sommes pas seuls. Nombreux sont les Fous des arcanes supérieurs qui dansent la ronde. Et chacun a eu son mâtin qui le mord au talon. Morsure qui réveille le Fou oublieux de son destin, et qui s'endormirait. Interdit de dormir, Messire Fou ! Il est aussi le Libre Arbitre, n'oublions pas. Et à quoi servirait d'être libre de choisir sa voie, pour ne pas faire choix et dormir. Morsure ! Le chien nous saisit au talon. Il faut se réveiller, il faut partir, il faut accepter la nécessité d'agir. Il faut franchir l'épreuve imposée, sinon les promesses du destin ne s'accompliront point. Toi, tu sais déjà que tu franchiras l'épreuve, puisque le triomphe est là et s'impose.
– Si ce n'est un voyage, alors quelle sorte d'épreuve ? demanda Angélique après un moment de silence.
Car elle craignait d'approcher d'une révélation redoutée autour de laquelle elles ne cessaient de tourner depuis le début, comme rôde le renard autour d'un poulailler.
Ces « lames » aux couleurs voyantes et qui avaient l'air de claironner amicalement un avenir paré de tous les succès et réussites, elles renfermaient bien l'épine vénéneuse promise à sa démarche trop ailée et qui la ferait boiter bas.
Et ce chien, mâtin hargneux ?... Il fallait prendre au sérieux ce mâtin symbolique que Ruth et Nômie considéraient, lui semblait-il, avec indifférence, sinon indulgence, pour s'être familiarisées sans doute trop de fois avec sa morsure stimulante. À la question d'Angélique, Ruth répondit :
– Je ne sais.
Puis, voyant qu'elle décevait Angélique par son refus de vouloir en connaître plus, afin de la renseigner, elle fit effort. Après avoir jeté un regard à Nômie, elle tomba dans une profonde rêverie.
Et les coudes appuyés à ses genoux, ses joues dans ses paumes, son regard se perdait sur l'horizon mouvant de la mer parsemée d'îles. Cette étendue aux bleus changeants bougeait comme une soie secouée par une main nonchalante se balançant à la limite du ciel. Ses plis se drapaient autour des rocs allongés, alignés en escadre, couronnés de verdure brillante.
Un léger vertige naissait de cette contemplation. Le vent arrivait par risées subites, souvent chargé de bruine salée. On voyait éclater, au bord de la falaise, le panache d'écume des lames de fond, avant d'en entendre le bruit. Un souffle plus violent rabattit le capuchon de Ruth Summers et ses cheveux flottèrent. Pâles et dorés, ils avaient dans le soleil une texture lumineuse qui lui fit comme une auréole. Angélique, parmi cette blondeur, distingua mieux des cheveux blancs, ceux que les tourments intérieurs, les brisures irréparables, l'usure des injustices et des reniements subits font naître avant l'âge. « La sorcière !... » Et elle revit la sorcière de son enfance. Était-ce la première Mélusine ou la seconde Mélusine ?... Plutôt la première Mélusine, celle qu'on avait pendue. Elle avait de beaux cheveux blancs frisés qu'elle laissait flotter sur ses épaules et qu'elle parait de fleurs, ce qui lui donnait l'air d'une vieille petite fille contente. Plus paysanne, plus ronde que Ruth Summers, mais tout aussi savante et devineresse... Les sorcières !... Les sorcières des campagnes. Que de promenades Angélique enfant avait-elle faites en leur compagnie ! Que de mystères lui avaient été révélés... Les sorcières des forêts !... dont tant avaient été brûlées au cours des âges.
La jeune femme anglaise prolongeait sa méditation.
Elle prononça enfin, d'un ton solennel et presque sépulcral :