La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– Tu parleras avec un mort !
Angélique sentit un frisson glacial lui passer à la racine des cheveux.
– Que voulez-vous dire ?
– Je ne sais pas exactement, répondit l'Anglaise en secouant la tête. C'est flou ! C'est étrange.
Angélique se vit honorée d'une vision de l'au-delà comme la mère Madeleine, et n'éprouva aucun enthousiasme à cette idée.
– Je ne veux pas avoir à parler avec un mort.
– Que tu es donc rétive ! Tu veux connaître ton sort, tu veux tout savoir de l'Invisible et tu n'acceptes rien !... Et si ton destin était de te faire haïr, de te faire lapider ?... comme le nôtre !
– Je n'en veux point. J'ai eu ma part de lapidations !...
– Eh bien ! Tu as raison, ma chère. Et tout se concilie ! Ce que tu as acquis par les traverses de ta vie, c'est de ne plus appartenir aux vaincus... C'est pourquoi nous ne voyons partout que gloire et triomphe pour toi... Écoute encore. Il est vain et imprudent de vouloir donner aux révélations des tarots une image trop précise. Notre interprétation est sujette à caution. Et comme je te le disais tout à l'heure en cette carte, c'est peut-être le roi, votre souverain, ou peut-être ton époux, ou peut-être tous les deux, ou peut-être un autre homme qui leur ressemble. Ces choses-là, on ne les sait qu'après... C'est le symbole qui nous est apparu... À quoi sert de laisser aller notre imagination imparfaite ? Sois donc humble et patiente devant les prédictions. Tu comprendras le jour venu.
Puis elles se mirent à rire, comme des enfants complices qui sont seuls à saisir l'hermétisme et la cocasserie de leurs plaisanteries et de leurs querelles.
Une vague éclatait au bord de la falaise et le vent dispersait ses embruns salés.
Tout était calme et suave, tout parlait de concorde. Jusqu'à l'ingénuité paisible que la distance conférait aux esquifs entrevus dans les lointains de la Baie Française, voiles blanches des vaisseaux ou brunies au cachou des bâtiments de pêche. Tous rivaux, on le savait, acharnés à faire triompher leurs desseins et à contrecarrer ceux des autres, mais qui, derrière le pastel des brumes, ne paraissaient poursuivre qu'un rêve élégiaque.
Le vent jouait avec les chevelures des trois femmes penchées au-dessus de l'étoile magique.
Chapitre 15
« Elles ne m'ont pas parlé de l'homme brillant ni de la papesse... pensa Angélique tandis qu'elle descendait vers le port pour présider au départ de ses amies.
Elle n'était pas entièrement satisfaite. Malgré l'annonce de cette avalanche de triomphes et de victoires certifiées, Angélique, qui rapportait de son périple en Nouvelle-France une sensation de menaces confuses, s'étonnait que les subtiles voyantes eussent oublié de lui parler de ces deux personnages, qu'elles avaient naguère dénoncés avec effroi, « l'Homme noir », la « Femme noire » sa complice, qu'elles avaient aussi désignés sous ces vocables, « l'Homme Brillant », la « Papesse », et qu'elles avaient définis en termes surprenants si l'on songeait qu'elles ne savaient rien d'eux et n'en avaient jamais entendu parler.
Soit ! Ils étaient morts et enterrés. L'oubli des voyantes semblait l'assurer.
Mais par Ruth et Nômie, Angélique avait espéré être entièrement rassurée sur ces fugaces signes ou présages.
Or Ruth, après lui avoir annoncé, comme par inadvertance, une « épreuve », et en avoir défini, sans assurance, et non sans difficultés, la nature morbide, n'avait rien ajouté. Soit qu'elle fût distraite, soit qu'elle fût moins reliée à Angélique qu'à Salem ou moins préoccupée pour elle, peut-être atteinte plus qu'elle ne l'avouait dans sa santé et dans son cœur par la mort d'Agar et les sévices subis dans les prisons, la magicienne ne voyait pas plus loin. Sa quiétude vis-à-vis du destin d'Angélique était totale. Tout baignait dans le bleu pour l'avenir de l'Impératrice, telle que les tarots l'avaient reconnue, elle, Angélique, l'héroïne des trois septénaires victorieux.
*****
À grand bruit, soutenu par deux matelots anglais, un ivrogne de leur équipage était amené, vomissant à la fois le produit de ses trop nombreuses libations à l'Auberge-sous-le-fort, et un flot d'injures contre ces « frog eaters » qui, pourtant, l'avaient abreuvé généreusement de vins français d'excellente qualité.
On lui lia pieds et mains et on le jeta au fond d'une chaloupe.
L'instant des adieux arriva.
Ruth Summers se tourna vers Angélique.
– Ne te tourmente pas !
– Me tourmenterais-je à tort ?
– Tu te tourmentes avant que le temps soit venu. Et c'est une sottise. Tu dépenses tes forces contre des fantômes impuissants.
Il y avait un peu plus de monde sur le port qu'à leur arrivée.
Joffrey était venu les saluer et leur remettre des présents, entre autres une pièce de drap noir pour se tailler des manteaux plus confortables.
Près de lui, Angélique les regarda s'éloigner dans la barque dansant à la crête des vagues, serrées l'une contre l'autre dans leurs mantes sombres à longue capuche qui les faisaient ressembler à deux noires corneilles parmi leurs protecteurs, les officiers et gentilshommes anglais, en redingotes bleues, redingotes rouges juponnantes, plumes des chapeaux galonnés, jabots et manchettes de dentelles au vent, et les matelots coiffés de bonnets rayés rouge et blanc, qui poussaient les rames en entonnant un chant d'adieu des bords de la Tamise.
Elles regagnaient Salem, une si jolie petite ville du Nouveau Monde, avec ses lilas, ses citrouilles et son pilori.
Chapitre 16
– Viens m'aider, dit Angélique à Séverine Berne.
Après le départ des deux femmes anglaises dont la présence avait perturbé la population, mais près desquelles beaucoup s'étaient rendus, en secret, quêter des soins et remèdes, on avait fait voter par le Conseil, selon une suggestion des visiteuses, la décision de transformer la bâtisse sur la falaise en lazaret.
Charpentiers et menuisiers étaient allés raffermir les solives, les gonds et serrures de la porte, boucher les trous du toit par de bonnes rangées de bardeaux neufs, frais tranchés dans le bois clair des mélèzes. On avait posé le long des parois quelques planches pour former des étagères afin d'y aligner des fioles, boîtes, bassines, mortiers, bocaux, et on avait hissé deux ou trois grands coffres vides pour y resserrer linges, ouate, bandes de charpie, couvertures, huile et chandelles pour le luminaire, réserves de bois.
Il fallait maintenant balayer le sol de terre battue, lessiver la table et les escabeaux.
Angélique gravit le sentier accompagnée de l'adolescente, toutes deux suivies d'un essaim joyeux de fillettes, parmi lesquelles se trouvaient Dorothée et Jeanneton, de l'île de Monégan, et la petite Anglaise rescapée des massacres de Brunswick-Falls, Rose-Anne, fille des William.
Un peu plus tard, tandis que les petites aides emportaient des corbeilles de détritus pour les jeter, Angélique et Séverine, armées de solides balais de branchettes de bouleaux, entreprirent de nettoyer énergiquement la place et les alentours.
Angélique ouvrit le feu.
– Et maintenant, dis-moi, as-tu des nouvelles de Nathanaël de Rambourg ?
– Pourquoi de lui ? interrogea Séverine en détournant les yeux.
– Parce qu'il aurait peut-être quelques bonnes raisons de s'informer de toi !
Séverine haussa les épaules, et eut un bref éclat de rire moqueur, mais adouci d'une nuance d'indulgence.
– Lui ? Cela m'étonnerait ! Qu'a-t-il dans la tête ?... Rien ! Moins que rien ! Il erre comme un grand goéland égaré par les tempêtes !... Et encore !... Même pas. Un goéland s'évertue de retrouver les siens, se préoccupe de sa subsistance. Tandis que lui, rien !... Il ne pense à rien ! Tient des projets fumeux. Ne sait rien...