Les fantômes de Belfast
- Автор: Невилл Стюарт
- Серия: Jack Lennon #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Payot & Rivages
- ISBN: 978-2743622510
- Переводчик: Fabienne Duvigneau
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Les fantômes de Belfast». Краткое содержание книги:
Avec Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville, révélation du roman noir irlandais, signe un thriller où dominent la tension et l’effroi, servi par une écriture tranchante. Il a su donner à son personnage principal un caractère ambigu et profondément tragique. Entre remords et désir de vengeance, Fegan, qui aspire à la rédemption, incarne les contradictions d’un territoire en quête d’identité, où le feu semble toujours couver.
Dehors, les trois Anglais se plantèrent devant lui, fixant la porte de leurs yeux pleins de haine.
« Non », dit Fegan. Il traversa la rue et s’engagea dans une ruelle, en face de la maison du prêtre. Là, englouti par l’obscurité en compagnie des neuf Suiveurs, il appuya son front brûlant contre le mur.
« Il ne le mérite pas », dit-il.
Les trois Anglais montrèrent la porte.
« Mais enfin, il n’a rien fait ! »
À l’étage de la maison, la lumière s’alluma un bref instant puis s’éteignit. Les Anglais allèrent se poster sous la fenêtre en la désignant du doigt.
« Je ne lui ai pas laissé le choix. Pas vraiment. »
L’un des Anglais colla son oreille contre la porte. Dans la lueur orangée des lampadaires, la femme s’avança et tendit elle aussi la main vers la fenêtre. Vinrent ensuite le boucher, puis le flic, puis les deux membres de l’UFF.
Fegan les rejoignit.
« Il avait peur, plaida-t-il. D’accord, il aurait pu l’empêcher, mais je l’ai menacé. Il regrette… Vous l’avez entendu. »
La femme s’approcha de lui, les yeux lançant des éclairs. La bouche édentée du bébé qu’elle tenait dans ses bras se tordit en une grimace haineuse.
« Fichez-moi la paix ! » Fegan se réfugia dans les ténèbres de la ruelle et se cacha les yeux. « Je ne peux pas ! »
Il attrapa le Walther dans son dos, inséra une cartouche et glissa le canon de l’arme entre ses dents. Le métal était froid et lisse. Il eut le temps de se représenter l’explosion de son crâne en se demandant ce qu’il ressentirait, puis une autre image surgit dans son esprit.
Il pensa à la petite main d’Ellen qui lui serrait les doigts. Par la grâce de ce contact, sa peau lui avait semblé si propre. Il revit les éclats dorés que le soleil allumait dans les cheveux de Marie. Et il se rappela qu’il lui avait promis de la protéger de McGinty et de sa menace.
Lentement, Fegan retira le pistolet de sa bouche. Il ôta la cartouche et la fourra dans sa poche avec les clés du prêtre. Sous les regards insistants des neuf Suiveurs, il ressortit de la ruelle, glissa le Walther dans sa ceinture et partit à pied. Les Anglais le rattrapèrent, bras tendus pour désigner la maison du prêtre.
« Non, dit-il. Pas lui. »
Ils hurlaient déjà avant qu’il n’arrive chez lui. Poursuivi dans les rues par l’écho strident de leur souffrance, il se demanda comment la ville pouvait dormir avec un tel tapage. Une fois à l’intérieur, sans allumer la lumière, il marcha droit vers le buffet et la bouteille de Jameson, dévissa le bouchon et porta le goulot à ses lèvres pour boire à longs traits. Il en était à sa cinquième gorgée, l’estomac soulevé par l’atroce brûlure, quand le bébé se mit à pleurer.
22
Fegan s’éveilla tard le lendemain matin et se précipita aux toilettes pour vomir. La bouteille de whisky qu’il avait bue presque tout entière la veille réclamait son dû. Il serait bien retourné sous les couvertures pour attendre que les vagues de nausée s’apaisent, mais il avait un téléphone portable à acheter.
Il partit au supermarché, les jambes flageolantes, fuyant les ombres entre les flaques de lumière. À chaque pas, il sentait un regard dans son dos et se retournait de temps à autre, cherchant à surprendre celui qui le suivait. Mais une part de lui savait.
Campbell, envoyé par McGinty probablement.
Au moment où il réglait l’achat de son téléphone, il leva les yeux et entrevit un blouson en jean qui disparaissait derrière un présentoir de magazines. Sur le chemin du retour, il envisagea de s’arrêter et de revenir en arrière pour coincer Campbell. Non, ce serait une folie. Il garda la tête baissée et continua. Dans Calcutta Street, il ne remarqua rien à proximité de sa maison, mais le sentiment d’être observé ne le quitta qu’une fois à l’intérieur.
En attendant que le téléphone soit chargé, Fegan se consacra à la restauration de la guitare pour calmer son mal de tête. La table sous la fenêtre jouissait d’un bel éclairage à cette heure de la journée. Il abrasa les frettes à la laine de verre. Après leur avoir redonné forme avec une lime arrondie, il les passa au papier de verre, puis vérifia à l’aide d’une ligne repère sur la touche qu’elle étaient toutes au même niveau. Maintenant, il les polissait une par une pour obtenir une finition d’un brillant immaculé.
Tout en travaillant, il pensait à Ronnie Lennox. Tous deux avaient reçu leur avis de libération à peu près en même temps, ce qui leur valut, à l’un comme à l’autre, bien des nuits sans sommeil, mais pour des raisons différentes.
Ils parlaient beaucoup, les derniers jours. Pendant que Fegan balayait les copeaux de bois dans l’atelier et que Ronnie se reposait, assis sur un tabouret, ils discutaient des changements qui avaient eu lieu depuis leur emprisonnement, de l’Accord de paix qui devait régler la situation une fois pour toutes, du référendum. Deux ans après que l’Irlande, par les votes du Nord et du Sud confondus, se fut prononcée en faveur de l’Accord, la prison de Maze s’était vidée. Les derniers détenus allaient et venaient à leur gré, comptant les jours sans troubler la tranquillité des gardiens.
« Si ça dure, dit Ronnie en regardant Fegan de ses yeux larmoyants, si cet accord tient le coup, on va devoir se poser une question. »
Fegan cala le balai contre l’établi et poussa les copeaux dans une pelle. « Laquelle ?
— S’il y a la paix, si c’est vraiment fini, alors nous, on sert à quoi ? »
Fegan n’avait pas de réponse.
Ronnie considéra une guitare acoustique qu’un garde venait de laisser en réparation. Son fils le rendait fou, avait-il expliqué, à croire qu’il aimait cette guitare plus que sa propre mère… En guise de paiement, Ronnie recevrait plusieurs jeux de cordes. Il approcha la guitare de son oreille, et, figé dans une intense concentration, pressa le bout de ses doigts sur le bois.
« Ah, dit-il en grimaçant. Il manque une barre. »
Il posa la guitare sur un tapis de feutre pour ne pas la rayer au contact de l’établi. Courbant le dos, il l’examina longuement puis déclara : « Tu vois ? Elle commence à gondoler. »
De l’autre côté de l’établi, Fegan se pencha lui aussi. Ronnie sentait la menthe et l’huile de lin. Et en effet : une légère déformation apparaissait sur la table d’harmonie. « Oui, je vois », dit-il en promenant ses doigts sur la finition en bois de cèdre, lisse et satinée.
Fegan glissa la main dans la rosace et sentit la barre défectueuse à l’intérieur. « On met de la colle et on presse ? demanda-t-il.
— Ça devrait marcher. » Ronnie toussa, cracha dans un mouchoir. Le sang lui monta au visage. « Va nous chercher la résine aliphatique. »
Fegan alla prendre le flacon dans un placard et le lui tendit. Mais Ronnie secoua la tête en reprenant place sur son tabouret.
« Je te laisse faire, dit-il. Prends une spatule et mets-en une bonne couche. »
Fegan hésita. « Tu es sûr ? »
Ronnie acquiesça. Fegan appliqua la colle, sous la surveillance du vieil homme qui fredonnait un air de jazz de sa voix essoufflée. Il reconnut Misty, que Ronnie lui avait joué un jour à la guitare en racontant que Clint Eastwood en avait fait le thème d’un film.
Fegan posa un serre-joint sur la pièce recollée.
« Tu dors mieux maintenant ? demanda Ronnie.
— Non.