Les fantômes de Belfast
- Автор: Невилл Стюарт
- Серия: Jack Lennon #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Payot & Rivages
- ISBN: 978-2743622510
- Переводчик: Fabienne Duvigneau
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Les fantômes de Belfast». Краткое содержание книги:
Avec Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville, révélation du roman noir irlandais, signe un thriller où dominent la tension et l’effroi, servi par une écriture tranchante. Il a su donner à son personnage principal un caractère ambigu et profondément tragique. Entre remords et désir de vengeance, Fegan, qui aspire à la rédemption, incarne les contradictions d’un territoire en quête d’identité, où le feu semble toujours couver.
Tournant la tête, le père Coulter reconnut la porte de sa maison. « Ah oui, tiens. Tu veux entrer boire un petit verre ? »
Fegan jeta un regard tout autour. La rue était déserte. « D’accord. »
Le prêtre sortit une clé de sa poche et voulut l’insérer dans la serrure. Il manqua sa cible, la clé buta contre le bois. Il essaya à nouveau, sans succès, deux fois.
« Donnez. » Fegan lui prit la clé des mains, déverrouilla la porte, l’ouvrit. « Voilà.
— Merci, Gerry. » Le père Coulter lui tapota l’épaule et entra. Fegan le suivit en empochant la clé.
La maison était petite, propre et meublée avec parcimonie. Le père Coulter entraîna Fegan au salon, où un feu de cheminée dégageait une chaleur intense. Malgré la sueur qui lui venait au front et dans le dos, Fegan sentait toujours le froid dans ses veines. Le prêtre alluma la lumière et un oiseau en cage, une perruche, se mit à siffler.
Le père Coulter s’approcha de la cage en faisant claquer sa langue. « Ne t’inquiète pas, Joe-Joe. Ce n’est que moi. » Il jeta son manteau sur le dossier d’un fauteuil et se tourna vers Fegan. « Assieds-toi, Gerry. »
Attrapant ensuite une bouteille de brandy sur une étagère, le prêtre remplit deux verres sans lésiner sur la quantité. Il en tendit un à Gerry et prit place en face de lui.
« Dis-moi…, commença-t-il en fixant Gerry de son regard vitreux. Est-ce que tu rêves beaucoup ?
— Non, répondit Fegan. Je ne dors pas très bien.
— Moi, je rêve », dit le père Coulter. Il but une gorgée de brandy, toussa. « Des rêves affreux. J’ai vu des choses terribles, Gerry. Il y en a certaines que j’aurais pu changer. Que j’aurais pu empêcher. Que je n’aurais jamais dû accepter. Je me suis toujours répété que je n’avais pas le choix, mais c’était faux. J’ai toujours eu le choix. Tu sais à quoi je fais allusion… »
Fegan fit tourner le brandy dans son verre. À la lueur des flammes, la chaude couleur de l’alcool se teintait d’éclats mordorés. « Oui, mon père.
— J’aurais pu parler, prévenir quelqu’un. Avec des hommes comme toi qui se confessent, qui me racontent ce qu’ils ont fait… Mais je leur accorde mon pardon, ils s’en vont et ils recommencent. »
Le père Coulter tourna la tête vers la cheminée. Le feu rougeoyant se reflétait dans ses yeux humides. « Ailleurs, peut-être, j’aurais pu être un bon prêtre. J’aurais mieux servi Dieu. Ou peut-être que je me suis trompé, je n’étais pas fait pour ça. » Il se pencha pour agripper Gerry par la main. « Je rêve beaucoup, Gerry.
— Vous êtes ivre, mon père. »
Le prêtre lâcha la main de Fegan. Il sourit. « Oui, je sais. Je suis ivre, et je suis fatigué. Je me fais du souci pour toi, Gerry. »
Gerry leva les yeux de son brandy. « Pourquoi ?
— Parce que tu traînes un tel poids sur tes épaules. Quand t’es-tu confessé pour la dernière fois ?
— À Maze. » C’était juste après l’enterrement de sa mère, et il en revenait avec le sang de deux loyalistes sur les mains.
Le père Coulter lui fit signe d’approcher. « Viens près de moi, mon fils. »
Fegan fixa son verre. « Non. »
À nouveau, le prêtre lui prit la main et le tira, doucement. « Allez… Ne serait-ce que pour apaiser la conscience d’un vieux prêtre.
— Non », répéta Fegan en résistant, mais sans se dérober. Il posa le verre par terre.
« Pour ta mère, Gerry… »
Fegan finit par céder. Il se leva, puis, tombant à genoux à côté du fauteuil, posa les avant-bras sur les accoudoirs et joignit les mains. Une minute passa. Le tic-tac de l’horloge au-dessus de la cheminée lui cognait aux tempes.
Le père Coulter tourna imperceptiblement la tête. « Tu ne sais plus comment on fait ?
— J’ai peur, mon père. »
Le prêtre prit les mains de Fegan dans les siennes. « N’aie pas peur. Essaie seulement de…
— Bénissez-moi mon père car j’ai péché. » Le père Coulter retira ses mains. « Je ne me suis pas confessé depuis neuf ans. »
Le prêtre laissa passer quelques secondes. « Continue.
— Je suis resté dans mon coin sans bouger. Je n’ai pas écouté, je n’ai rien dit. Mais ils ne me laissent pas en paix.
— Qui ?
— Les gens que j’ai tués. »
Le père Coulter hocha la tête. « La culpabilité est la plus pénible des émotions. Elle te rongera jusqu’à la mort si tu ne luttes pas. As-tu déjà confessé ces péchés ?
— Oui, mon père. À Maze.
— Alors, tu as reçu l’absolution. Mais la culpabilité demeure, bien sûr. Tu dois en porter le fardeau. Telle est la seule manière de faire pénitence. Pas en priant. En la portant et en continuant à vivre, même si c’est douloureux.
— Mon père… » Fegan hésita. Il ferma très fort les yeux, puis les rouvrit après avoir expiré longuement. « Mon père, j’ai encore tué deux hommes. »
Le prêtre se repositionna dans son fauteuil. « Quand ?
— Cette semaine.
— Cette… cette semaine ?
— Oui.
— Mon Dieu, Gerry. Oh, Seigneur.
— Je ne voulais pas les tuer. Je le jure devant Dieu. Je ne voulais pas.
— Doux Jésus ! Michael McKenna ? Vincent Caffola ?
— Oui, mon père. »
Fegan pressa le front contre ses mains jointes.
« Mon Dieu. Mon Dieu, pourquoi ? »
Fegan releva la tête. Le père Coulter le regardait fixement. « Parce que je devais le faire.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda le prêtre, accablé.
— J’ai raconté à la mère du garçon où il était enterré. Je pensais que ça suffirait, et qu’après il me laisserait tranquille. Michael l’a appris. Il est venu me voir et a menacé de me dénoncer à McGinty si je ne me soumettais pas à ses ordres. À ce moment-là, le garçon m’a montré ce que je devais faire et je l’ai fait.
— Quel garçon ? De quoi parles-tu ? Dieu du Ciel, Gerry, tu es complètement fou.
— Ensuite, Vincie m’a interrogé. Et les soldats de l’UDR… ils me demandaient de le tuer, et j’ai…
— Arrête.
— J’étais obligé…
— Non.
— J’étais obligé de leur obéir.
— Assez ! » Le père Coulter frappa des deux poings sur ses cuisses. « Assez. Tais-toi. »
Fegan ferma les yeux. « Je suis désolé, mon père. »
Un long silence tomba. Fegan était glacé jusqu’au sang. Chaque seconde marquée par le balancier de la pendule lui envoyait une décharge électrique dans les tempes.
Au bout d’une éternité, le père Coulter murmura : « Le Sacrement de la Pénitence est ma punition. J’ai dû porter tellement de choses pour des hommes comme toi… Une malédiction, voilà ce que c’est. »
Il baissa la tête et fit le signe de la croix. « Que Dieu notre Père te montre sa miséricorde. Par la mort et la résurrection de son Fils, il a réconcilé le monde avec Lui et il a envoyé l’Esprit Saint pour la rémission des péchés ; par le ministère de l’Église, qu’il te donne le pardon et la paix. Et moi, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je te pardonne tous tes péchés.
— Et ma pénitence, mon père ? demanda Fegan.
— Ta pénitence ? » Le père Coulter sourit tristement. « C’est toujours la même. Ce sera toujours la même. Ton fardeau, Gerry. Voilà ta pénitence. »
Le prêtre détourna les yeux. « Va-t’en maintenant. »
Fegan le considéra un moment. Puis il se leva. Sans un regard en arrière, il gagna le vestibule où l’attendaient les ombres. Les formes mouvantes, après s’être écartées sur son chemin, se regroupèrent tandis qu’il ouvrait la porte et sortirent à sa suite.