Les fantômes de Belfast
- Автор: Невилл Стюарт
- Серия: Jack Lennon #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Payot & Rivages
- ISBN: 978-2743622510
- Переводчик: Fabienne Duvigneau
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Les fantômes de Belfast». Краткое содержание книги:
Avec Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville, révélation du roman noir irlandais, signe un thriller où dominent la tension et l’effroi, servi par une écriture tranchante. Il a su donner à son personnage principal un caractère ambigu et profondément tragique. Entre remords et désir de vengeance, Fegan, qui aspire à la rédemption, incarne les contradictions d’un territoire en quête d’identité, où le feu semble toujours couver.
Immédiatement, elle se trouva stupide d’avoir posé cette question.
Fegan haussa les épaules. « Je n’ai pas franchement eu l’occasion », dit-il.
Elle hocha la tête. « Et à Maze ? Vous avez étudié, pendant ces années-là ?
— Oui, l’ébénisterie. Les autres ont passé des diplômes. Enfin, un certain nombre. En sciences politiques, en histoire… Ils ont bien plus appris là-bas que chez les Frères chrétiens. Moi, je n’ai jamais été bon élève. Je suis plutôt manuel. Vu que mon père était charpentier, j’ai voulu essayer.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça a donné ?
— Je me débrouille. J’ai eu un bon professeur. »
Elle inclina la tête pour le regarder. « Parlez-moi de lui. »
Fegan vit passer sur ses traits la même expression que la veille, dans la voiture. C’était le visage que prenaient aussi les psychologues de la prison, comme le Dr. Brady, pour lui faire déballer ses tripes. Dans Malone Road, les camions et les autobus roulaient à grand bruit. Ils approchèrent du grillage qui entourait le Methodist College. Les fenêtres de l’établissement flambaient dans le soleil rasant. Fegan se battait avec les deux hommes en lui, l’un qui voulait rester caché, l’autre qui désirait se montrer.
Il finit par rendre les armes.
« Il s’appelait Ronnie Lennox, raconta-t-il. Un protestant, loyaliste. Ce n’était pas vraiment un professeur, juste un vieux bonhomme qui n’avait rien de mieux à faire. Ma mère venait de mourir, quelque temps après l’Accord de 98. J’en avais marre de tout le monde, des disputes et des beuglements, alors je restais à l’écart dans l’atelier. Maze n’était pas une prison comme les autres. On pouvait faire ce qu’on voulait.
« Un jour, je me suis trouvé seul avec lui. Le gardien dormait dans un coin. J’étais en train de construire un meuble pour ma cellule et j’essayais d’assembler les pièces en queue d’aronde. » Fegan regarda la cicatrice qu’il portait au pouce gauche. « Je me suis coupé. Ronnie m’a aidé à nettoyer la blessure et à mettre un pansement. Ensuite, il m’a montré comment se servir d’une scie à chantourner. On a parlé un peu. Il avait travaillé sur les chantiers navals et toussait sans arrêt, à cause de l’amiante. La sciure de bois dans l’atelier n’arrangeait rien, mais il ne supportait plus la bande des loyalistes. Il adorait expliquer. Si on l’interrogeait sur les goujons d’assemblage, par exemple, il ne s’arrêtait plus. »
Fegan surprit l’air amusé de Marie. « Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
— Rien, répondit-elle, les yeux brillants. C’est la première fois que je vous vois sourire, c’est tout. »
Fegan toussota pour dissimuler sa gêne. « Ronnie aimait surtout les guitares. C’était un musicien formidable. Rien à voir avec les gars qui grattent toujours les mêmes vieilles chansons dans les pubs. Lui, quand il jouait, c’était comme s’il vous parlait. »
Prenant brusquement conscience qu’il battait l’air de sa main libre — celle que ne tenait pas Ellen —, il retint son geste. « Les gardiens lui apportaient les guitares de leurs fils à réparer. Avec n’importe quel bout de bois, il vous obtenait un son extraordinaire.
— Qu’est-il devenu ?
— Il est mort. L’asbestose a fini par l’avoir. Épanchement pulmonaire… Il devait sortir deux semaines plus tard.
— Ah, pardon. »
Fegan haussa les épaules. « Il me parlait toujours de sa guitare qui l’attendait chez lui. Une Martin D-28 des années trente — une “herringbone”, il l’appelait. Il voulait la remettre en état après sa libération. C’était ce qui le faisait tenir.
« Il y a un an et demi, une femme a frappé à ma porte et s’est présentée comme étant la fille de Ronnie. Elle m’avait cherché pendant toutes ces années et m’apportait une guitare dans un vieil étui cabossé. Son père me l’avait léguée juste avant de mourir. C’était la Martin. Je suis en train de la restaurer. J’ai presque fini. »
Ils avaient atteint le carrefour de Malone Road avec University Road et Stranmillis.
« Et qu’est-ce que vous comptez en faire ? » demanda Marie pendant qu’ils attendaient de traverser.
Fegan sentit une chaleur lui monter aux joues. « Je vais apprendre à jouer. »
Marie hocha la tête. « C’est bien. Mais dites-moi… Pourquoi Ronnie était-il à Maze ? »
De l’autre côté de l’intersection, l’Ulster Museum obstruait la vue du ciel bleu. « Il avait tranché la gorge d’un homme dans un bar, répondit Fegan. Un catholique qui n’aurait pas dû entrer là. Ronnie pleurait quand il me l’a raconté. »
Marie se tut. En silence, ils attendirent que le feu passe au rouge pour se remettre en mouvement.
Un peu plus loin, sur la droite, l’université de Queen’s dressait ses hautes tours de brique au milieu de vertes pelouses. On n’aurait pu imaginer contraste plus saisissant avec le bâtiment gris et terne du syndicat étudiant, en face.
Partout étaient éparpillés des groupes d’étudiants, sur l’herbe ou sur les marches en béton. Des garçons et des filles, jeunes, beaux, que Fegan ne connaîtrait jamais. Il lui vint à l’esprit que ces enfants-là n’avaient jamais été tirés du sommeil par une bombe qui explosait en pleine nuit, avec le cœur qui s’arrêtait dans la poitrine au son d’un millier de poings martelant la fenêtre. Il faillit en éprouver du ressentiment à leur égard, mais à ce moment-là il sentit les doigts d’Ellen se resserrer autour des siens, et il en fut heureux. Il pensa qu’une fois adulte, elle n’aurait jamais à subir la peur, terrible, incessante, qui avait étouffé cette ville pendant plus de trente ans.
Le feu changea de couleur. Sans lâcher Fegan, Ellen prit la main de sa mère et ils avancèrent vers l’Ulster Museum. L’ombre des arbres les engloutit à l’entrée des Botanic Gardens. Fegan eut brusquement envie de s’enfuir au fond du parc, de s’arracher à Marie et à son enfant ; pourtant, il aimait sentir la main de la petite dans la sienne. Sa peau lui semblait plus propre à ce contact. Voilà ce que font les gens normaux, se dit-il. Voilà ce que les gens normaux ressentent. Jamais il n’avait pensé qu’on pût éprouver terreur et paix en même temps, mais telles étaient les deux émotions qui se bousculaient en lui tandis qu’ils déambulaient entre les pelouses et les fleurs nouvellement écloses.
Parvenus devant la grande serre de la Palm House, Fegan et Marie s’assirent sur un banc. Ellen partit examiner la végétation à travers les vitres.
« Merci pour cette promenade, dit Fegan.
— Il n’y a pas de quoi.
— Je peux vous poser une question ?
— Allez-y. » Marie repoussa une mèche de ses cheveux blonds et se renversa contre le dossier du banc. « Mais je n’y répondrai peut-être pas. »
Fegan se pencha en avant, bras posés sur les genoux, doigts croisés.
« Pourquoi acceptez-vous de vous promener avec quelqu’un comme moi ? Pourquoi m’avez-vous ramené en voiture hier ?
— Je ne sais pas exactement », répondit-elle. Puis, après quelques secondes de réflexion : « Vous avez entendu ce que j’ai dit devant le cercueil d’oncle Michael, mais vous ne m’avez pas jugée. Je suis toujours exposée au jugement des autres. Dans mon travail, on sait de quel milieu je viens, de quelle famille, et on me juge. Mon milieu et ma famille ne me pardonnent pas ce que j’ai fait, comme si tomber amoureuse d’un flic était un acte de trahison, et vous avez vu comment tout le monde me regardait, hier et aujourd’hui. Où que j’aille, on sait qui je suis, d’où je viens, ce que j’ai fait, et on me juge à cause de ça. Alors, voilà pourquoi. Parce que vous ne m’avez pas jugée.