La Recluse
- Автор: Zaccone Pierre
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Recluse». Краткое содержание книги:
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…
Pendant que sœur Rosalie parlait, Edmée écoutait d’une oreille avide, et comme suspendue à ses lèvres.
Quelque chose d’anormal se passait en elle.
On eût dit qu’elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force; ses mains pressaient son front moite; elle regardait sœur Rosalie avec une sorte d’effarement.
– Qu’avez-vous? fit celle-ci, en l’observant avec une poignante attention.
– C’est étrange… balbutia Edmée.
– Quoi donc?
– Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d’évoquer.
– Eh bien?
– C’est la première fois que j’y pense. J’avais oublié, et jamais je n’avais cherché à me rappeler…
– Et maintenant?
– Je me souviens.
– Vous voyez!…
– Oui! C’est bien cela! J’étais toute petite. Avais-je deux ans? Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m’aimait, comme toujours, depuis…
– Vous étiez en France…
– Attendez! Mon Dieu!… c’est donc un rêve que j’ai fait.
– Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n’est pas un rêve. Rappelez-vous encore… mais plus loin, avant votre père! Ne voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d’enfant… un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour horizon, et plus près… tout près, un grand fleuve large et profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds blancs?
Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda sœur Rosalie avec une véritable épouvante.
– D’où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.
– C’est vrai, n’est-ce pas?
– Qui vous l’a dit?
– Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n’étiez pas seule?
– En effet.
– Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive, caressante, vous parlant avec tout son cœur, vous dévorant de caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne faisiez que bégayer.
– C’est cela! C’est cela!
Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir à son tour; vaincue par l’émotion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots!
– Elle! je savais bien que c’était elle! murmura-t-elle le cœur débordant de tendresse; ah! soyez béni, Dieu juste et bon, qui me l’avez rendue!
Cependant Edmée continuait de regarder sœur Rosalie, sans comprendre ce qui se passait en elle, émue, frissonnante, n’osant l’interroger davantage.
Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse situation. Le moment n’était pas venu encore de révélations plus complètes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna vers la jeune fille, le visage presque calme.
– Vous pleurez? fit Edmée; au comble de la surprise.
– Ce n’est rien, répondit Fanny Stevenson, en s’efforçant de sourire; seulement, ce que nous avons dit là tout à l’heure m’a rappelé un des plus tristes souvenirs de ma vie.
– Vous avez bien souffert?
– Oui, mon enfant, j’ai souffert et pleuré plus qu’aucune créature humaine.
– Vous, si bonne!
– Mais Dieu m’a prise en pitié; désormais tous mes chagrins vont finir.
– Vraiment?
– Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout… plus tard… bientôt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez reprendre vos études, mais ce soir, quand vous serez seule dans votre cellule.
– Vous viendrez?
– Vous le voulez bien?
– Ah! n’en doutez pas, car sans Mariette et vous… Edmée n’acheva pas.
Mariette était venue la reprendre en courant et elle l’entraîna vers le couvent, avec cette pétulance franche et gaie, qui était sa plus irrésistible séduction.
Sœur Rosalie les regarda un moment s’éloigner, en se tenant par la main; un sourire d’une ineffable tendresse releva sa lèvre, et posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le chemin de sa cellule.
Il était dix heures à peine; elle y resta jusqu’à midi.
C’était l’heure où Maxime et Gaston devaient se présenter au parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edmée ne fussent exactes à l’innocent rendez-vous.
Elle attendit l’heure sans trop d’impatience.
Elle avait la tête et le cœur pleins… Jamais elle ne s’était sentie si heureuse; elle faisait mille projets d’avenir, tour à tour accueillis avec enthousiasme ou abandonnés à regret. Ce qu’elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle allait avoir à lutter contre madame de Beaufort, contre le comte, et elle s’effrayait à la pensée des difficultés sans nombre que l’on ne manquerait pas d’accumuler sous ses pas.
Mais que lui importait!
Elle ne pouvait plus hésiter… Maintenant qu’elle avait retrouvé sa fille, son devoir était tracé, et son amour maternel la soutiendrait dans la lutte qu’elle allait engager.
Sa fille?… Edmée?…
Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu’elle n’eût jamais osé l’espérer, et elle se disait qu’aucune puissance humaine ne pourrait plus la lui arracher.
Au surplus, depuis quelques jours, elle était convaincue qu’un grand trouble régnait dans la maison de la rue de la Chaussée-d ’Antin.
L’entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui laissait aucun doute sur ce point.
Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce côté.
Mais qu’avait-elle à redouter pour elle-même?
Madame de Beaufort avait-elle été mise dans le secret des agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson était vivante, et qu’elle pouvait menacer son propre bonheur.
Pendant qu’elle pensait à toutes ces choses, l’heure s’écoulait, et à mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d’une sorte d’agitation qui lui enlevait une partie de sa liberté d’esprit.
Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au parloir.
Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d’arriver.
En effet, au premier coup, elle entendit des pas d’hommes sur les marches de l’escalier, et peu après, elle vit entrer les deux amoureux.
Une joie sereine inonda son cœur, quand elle songea à l’amour que Gaston portait à sa fille.
Jamais elle n’eût rêvé de remettre le bonheur d’Edmée à un homme plus digne.