Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Tu vas te taire, petit voyou ! Je ne sais pas ce qui me retient…
Bertille boutonne en hâte sa robe de chambre. Elle gronde :
— Ta mère l'a pris en grippe. Je ne peux pas le laisser seul avec elle. J'y vais… Tu disais ? Le plus simple, ce sera quoi ?
— Ce sera de ne pas revenir.
Sous-entendu : tant que… S'il ne reste plus grand-chose de La Belle Angerie au terme indiqué par cette locution conjonctive, qu'importe ! Retrouvons la paix. Je ne souhaite à Mme Rezeau nul autre mal que de vivre longtemps dans l'isolement qui fut le sien et que décidément elle mérite. Pourtant j'aurais sans doute mieux fait de me taire : il arrive qu'une phrase vous inspire du remords, comme si elle avait été capable de cliver l'avenir.
Mais sortons : pas de paperasse aujourd'hui. Il fait beau, il fait chaud : les prés, gorgés de rosée, seront jusqu'à midi encensés de vapeur mauve ; les coucous répondent aux loriots, aussi présents, aussi invisibles qu'eux ; les hirondelles moucheronnent dans le très haut bleu. Pour bouder la coupable, j'ai liquidé rapidement un fond de tasse, puis entraîné Aubin aux yeux encore tout brillants de colère. Blandine a suivi. Bertille a suivi. En guise d'avertissement nous abandonnons La Belle Angerie jusqu'à midi ; nous marchons à la file indienne sur le bas-côté de la 161 B dont Blandine cueille méthodiquement les jacées.
— 4875 ZY 77, c'est Smé ! crie Aubin qui fait dix dixièmes de chaque œil.
L'Austin débouche de Soledot, passe devant le cimetière à quelques mètres du caveau de famille. Je pense bizarrement : Non, papa, non, celle-là n'est pas à moi. Mais l'Austin s'approche ; elle est sur nous, elle s'arrête. Salomé descend et en trois bonds embrasse sa mère, embrasse son frère, embrasse sa sœur. Elle est souriante, dansante, telle qu'elle était voilà quelques mois, encore que sa robe ne trahisse pas plus ses sous-vêtements que sa joie ses motifs. Notre étonnement la gêne d'ailleurs assez vite, et c'est en regrettant de ne pas s'être mieux contrôlée qu'elle remonte en voiture et file :
— Au moins ça lui réussit, à elle, les vacance ! dit Bertille.
Probablement ai-je été le seul à remarquer sur la banquette arrière, entre le sac à main et un filet distendu par les emplettes, la tache bleue d'un télégramme.
A vrai dire je n'en serai sûr que le soir, au bout d'une journée passée dans l'expectative et l'observation mutuelle. Madame Mère n'a pas daigné s'apercevoir de notre absence, mais après un déjeuner dont tous les plats me paraîtront froids, elle fera preuve l'après-midi d'une certaine circonspection. Elle n'a pas pu ne pas remarquer l'attitude bizarre de Salomé, moins expansive, plus contenue que ce matin, mais qui se multiplie, se prodigue comme une cheftaine : de la cuisine à la vaisselle tout lui est passé par les mains ; on la dirait anxieuse d'amasser des mérites pour se faire pardonner on ne sait quoi.
— Je te mets une chaise longue au soleil, Gramie ?
Gramie remercie et se met à vituler, la tête abritée sous une vieille ombrelle, la robe tirée haut pour exposer aux ultra-violets des jambes variqueuses. Mais elle se retourne sans cesse de droite à gauche et il me suffit de regarder un instant son visage traqué pour me rendre compte qu'elle a peur. Dans ces cas-là d'ordinaire, pour se prouver qu'elles ont encore du crédit, les vieilles personnes deviennent lancinantes et c'est bien ce qui se produit :
— Tu sais, finalement, je prendrais bien une goutte de café.
Salomé va en préparer une tasse que Mme Rezeau touillera mélancoliquement pendant un quart d'heure. Puis elle se tortille :
— Cette toile est d'une raideur !
Salomé va chercher un coussin et cette inaltérable obligeance, au lieu de rassurer Mme Rezeau, l'inquiète davantage. Elle ferait bien un petit piquet Mais Salomé ne sait pas jouer au piquet. Un bésigue, alors ? Mais Salomé ne sait pas jouer au bésigue et Mme Rezeau commence à croire qu'elle le fait exprès. Bertille propose une belote, mais Mme Rezeau ne sait pas jouer à la belote. Toutefois puisque sa bru s'offre imprudemment comme victime, l'occasion est trop bonne pour se venger de notre abandon de la matinée :
— Vous avez vu mes pauvres rosiers, Bertille. Est-ce que vous savez tailler ?
Et voilà ma femme sécateur en main. Aubin me tire la manche et je m'éclipse pour aller lui construire une cabane de bambou dans le petit bois. Mais quand nous reviendrons, nous serons accueillis par la chanson des raclettes qui tranchent du pissenlit à fleur de sablon. Femme et filles, transpirantes, grattent à qui mieux mieux, sous l'œil connaisseur de la châtelaine trop gênée, hélas ! par son emphysème pour pouvoir les aider. Je ne peux pas faire autrement que de prendre un râteau et nous ne serons sauvés que par l'arrivée d'un gros homme qui a laissé sa camionnette sur la route et, qui, venu à pied du portail, tombe la casquette à cinq pas :
— Madame n'a rien pour moi, cette fois-ci ?
— Je crois que non, dit Madame Mère en me regardant.
Elle s'est levée très vite et raccompagnant au pas de chasse le visiteur — fripier, marchand du bois ou chineur — ne s'arrête qu'au bout de l'allée pour tenir avec lui un conciliabule hors de portée de nos oreilles. Bien entendu, quand elle reviendra nous aurons disparu.
Jusqu'à la cloche, que tirera Blandine. De ma chambre où je suis allé passer trois heures devant ma table, j'ai reconnu sa manière : comme Fine aux temps héroïques (mais Fine était sourde), Blandine ne tire pas régulièrement. Bertille atteint la volée, mais la casse en ne rendant pas de corde. Aubin est le seul à savoir d'instinct faire chanter le bronze, espacer ses coups, les feutrer, les durcir, les grouper en séquences, exprimer la joie, la tristesse, l'urgence : comme mon père qui, as de la cloche, avait dans sa jeunesse inventé un code pour décrire aux amis, de loin, son tableau de chasse.
Descendons. Je longe le grand couloir éclairé de biais par un soleil couchant qui plaque sur la cloison d'en face une flamboyante réplique des œils-de-bœuf. J'en pousse un, mal fermé, pour ne pas laisser entrer la touffeur et les moustiques. L'escalier craque où il faut. L'odeur de vermoulu augmente sous les poutres du rez-de-chaussée. Dans la salle à manger où elle atteint son comble, Mme Rezeau est assise à son auguste place : au milieu de la grande table, le dos tourné à la cheminée aux émaux.
— Il ne manque plus que Salomé, dit Bertille.
— Je la croyais avec vous, dit Mme Rezeau, qui depuis trois semaines se laisse servir et ne met plus les pieds à la cuisine.
— Non, dit Bertille, elle a tout fait à midi, je ne l'ai pas appelée. Je me suis débrouillée avec Blandine.
Aubin détale, grimpe quatre à quatre. Des portes claquent. Il revient, bredouille. Non, bien sûr, Salomé n'est pas dans sa chambre, elle aurait entendu la cloche.
— Où diable est-elle allée ? dit Mme Rezeau, d'une voix changée.
— Je l'ai vue partir vers la rivière, dit Blandine. Mais c'était vers cinq heures. Je resonne ?
— Non, moi ! dit Aubin, qui se précipite.
Le potage continue à fumer. Dehors les rouges tournent au violet, puis au noir (dans l'ordre inverse de l'avancement clérical, disait Fred). Un dernier rayon vient de quitter la tapisserie de l'Amour qu'un trou de mite a rendu borgne. Aubin y va d'un petit branle pressant qui se propage dans le soir, encore strié de martinets, mais déjà repeuplé de noctules. Mme Rezeau n'en attend pas la fin. Elle n'y tient plus, elle repousse sa chaise, coupe par la serre et trotte vers la rivière en criant sur plusieurs tons :