Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
Elle rit, en repoussant la porte de la soue :
— Des fois qu'elle ne partagerait pas, j'aime mieux vous dire : Madame, pour son robinet, me demande six canards par an.
Ce détail me décida. L'oreille rouge, j'allai réclamer des explications à Mme Rezeau et lui représenter qu'elle ne pouvait pas à la fois toucher des intérêts et grignoter le capital. Elle était justement en train de faire ce qu'elle appelait sa comptabilité : opération curieuse consistant à comparer le contenu de six enveloppes Avoir, soigneusement numérotées, avec le contenu de six enveloppes Doit, celles-ci comme celles-là rangées dans une boîte à chaussures séparées par un morceau de carton en deux compartiments. Le drame de La Belle Angerie, je le savais, tenait tout entier au fait que l'enveloppe 5-avoir (coupes de bois, ventes diverses) avait une fois pour toutes été chargée d'équilibrer la 5-doit (dépenses de maison), tandis que la 3-avoir (rentes) alimentait la 3-doit (placements). Le parc n'y avait pas résisté, le mobilier était en train de suivre, les boiseries ne tiendraient pas longtemps… Cependant, après avoir feint un instant l'indicible étonnement, Mme Rezeau sautait à l'indignation :
— Tu deviens aussi chien que ton frère, cria-t-elle. J'ai dû me procurer certaines sommes, oui, c'est vrai. Plains-t'en ! Tout a été dépensé pour ta fille.
— Etait-ce raisonnable ? dis-je, sans relever la provocation.
— Dieu sait si on m'a reproché de n'en pas faire assez et voilà que j'en fais trop ! riposta-t-elle encore plus haut.
Mais une sincérité brutale l'emporta sur la mauvaise foi :
— Et puis, zut ! Légalement Salomé est une étrangère. Si je veux qu'elle soit un peu gâtée, je dois le faire de mon vivant.
La justification du bon plaisir, au moins voilà qui était clair et, en un sens, rajeunissant. Je me retirai en singeant dans le vide le vaste coup de chapeau du Grand Siècle. Bertille, mise au courant, me conseilla de prévenir l'antiquaire. Je m'y refusai : ils étaient au moins cent dans le département à surveiller les vieilles dames susceptibles de brader les bois de famille. Je ne pouvais tout de même pas leur envoyer une circulaire ! Et puis, avouons-le, je suis de ceux qui gueulent, quand on les lèse, mais qui éprouvent ensuite une sotte, une orgueilleuse répugnance à défendre jusqu'au bout leurs intérêts. Je laissai tomber. Mais je m'aperçus vite, je m'aperçus le soir même, aux pointes, aux allusions de Mme Rezeau, à sa façon de ne pas m'entendre parler ou au contraire de surveiller mon silence, qu'elle m'avait pris fort au sérieux et trouvé de nouveau détestable.
XXVII
Un appartement que vous avez souscrit sur plans, une maison que vous avez fait construire, vous n'y pouvez imaginer que vous ; l'espace n'y est pas dédoublé par le temps et celui que meuble votre corps n'est pas en quelque sorte usagé… Ai-je déjà encrassé le bain de jouvence ? Est-ce un effet de nos bisbilles renaissantes ? Chemisées de long et le pompon du bonnet de coton tombant sur l'oreille, sept générations assez mal lavées, hormis d'eau bénite, ont grouillé dans ce lit dont elles firent pudiquement chanter les ressorts du sommier. Chaque fois que je remue, je leur donne des coups de coude et Bertille qui fait sa gymnastique matinale, parfaitement nue, généreuse de la touffe, scandalise feu ma tante Thérèse qui, au même endroit, les seins remontés haut par les baleines du corset, se faisait ficeler par feu la tante Yvonne, sa jumelle, au postérieur noyé comme le sien dans le grand pantalon fendu à volants de dentelle. Suis-je venu vivre une reconstitution ? Le passé me fatigue.
Mais voilà Bertille qui, trop attentive à ce qu'elle fait et trop proche d'une fenêtre basse, se penche en avant, les bras écartés, une jambe lancée en arrière. Elle rate son coup, se déséquilibre : son talon s'envole dans un carreau qui lâche un mastic centenaire, se détache d'un bloc et va se briser en bas sur le grès du caniveau servant de déversoir aux gouttières.
— Vitrier ! lance ma Berrichonne, sans s'émouvoir.
C'est vite dit. Voyez comme nous sommes : ambigus, vite contredits par nous-mêmes. C'est le carreau-loupe qui vient de disparaître, hé, pomme ! Sur cette fenêtre aux croisillons rongés par vingt décades de pluies, pas une vitre n'a la même teinte. On y trouve de tout : depuis le chambourin verdâtre, bullé, inégal, déformant les images jusqu'au verre moderne, clair, lisse et plan, de trois dixièmes. A travers le carreau disparu affligé en son centre d'un défaut, d'un léger renflement, tous les collègues, les sept générations qui faisaient la grasse matinée vacancière avec moi, qui viennent comme moi de sauter du lit, ont trouvé que le prunier d'en face avait de plus grosses prunes. Mais c'est une tout autre remarque que je ferai à Bertille en train d'enfiler un slip :
— Tu as entendu ? Elle est encore partie au ravitaillement avant huit heures, ce matin.
Rentrons le ventre. La glace Louis XV en a vu d'autres au nombril poussé en avant par des panses d'hommes de loi et le notaire à favoris qui prospère dans son cadre, ne me contredirait pas. Mais notre femme mérite qu'on se tienne ; et qu'on lui exprime toute notre pensée :
— Tu ne m'enlèveras pas de l'idée qu'elle ne désire pas être accompagnée.
Bertille fait la moue : son principal défaut, quand il s'agit de ses poussins, est de mettre la tête sous l'aile. Elle dérive :
— Tu sais la meilleure ? Max aurait trouvé Salomé à son goût et s'en serait ouvert à ta mère. Comme elle dit, dans un sens, c'est un très beau parti. Quelle fortune, quelle situation, ma chère ! Max n'est plus jeune, c'est vrai, mais Salomé, la pauvre chérie, n'est plus… enfin vous me comprenez ! Bref, si j'ai découragé Max en lui parlant de son âge, c'est surtout parce que je n'ai pas envie de voir partir la petite… C'est un abîme d'égoïsme, ta mère. S'il s'agissait d'un garçon en tous points convenable, elle en ferait autant.
C'est souvent que Bertille soliloque ainsi à cette heure. Son petit rapport, sauf presse, elle ne le fait jamais le soir, au coucher, dans le déshabillage à quoi je participe activement. C'est dans le rhabillage ou à sa toilette, le nez dans le gant mouillé, qu'elle bavarde. Présentement elle se repeigne, avouant :
— A propos, j'ai dû me fâcher hier. Dès que tu as le dos tourné, ta mère te bêche devant les enfants. Elle aurait entrepris de te démolir auprès d'eux qu'elle ne ferait pas mieux.
— Anti-chronique ! murmure l'époux, qui se rase.
— C'est tout ce que ça te fait ? dit Bertille.
Je suis mal placé pour m'en plaindre. Au surplus quand on a commis une erreur, mieux vaut la reconnaître sans bruit. Une seconde, s'il vous plaît, pour en finir avec ce dessous de lèvre et précisons :
— Si Salomé osait le répéter, tu t'apercevrais que ma mère a dû lui chanter bien pis. Ne lui passe rien. Au cas où elle continuerait le plus simple, ce serait…
Des cris viennent de m'interrompre : des cris qui montent d'en dessous, approximativement de la cuisine, et qui sont la réplique exacte de ceux poussés voilà quarante ans par Folcoche lancée sur le sentier de la guerre :
— Espèce de dégoûtant ! Veux-tu m'enlever ces horreurs, oui ou non ?
Nous le saurons dans un instant : Aubin qui a découvert de vieilles nasses dans la remise et va les relever chaque jour dès potron-minet, a ramené deux anguilles qu'il a cru avoir assommées et que Mme Rezeau a retrouvées, vivantes et grouillantes, dans l'archaïque garde-manger en toile métallique où elle abrite encore sa viande des mouches vertes. Le prétexte est futile, mais Aubin pour elle a le tort d'appartenir à l'horrible race en culotte courte. Ses protestations n'y feront rien. Au contraire, Mme Rezeau hurle de plus en plus fort :