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Angélique et son amour Part 2

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Angélique et son amour Part 2
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Il l'avait présenté au vieux Massawa. L'un des fils de celui-ci comptait parmi les élèves de l'Université.

Des projets de colonisation sur la côte, Joffrey de Peyrac était passé à ceux de s'assurer l'arrière-pays. Nul territoire ne peut prospérer s'il ne s'assure pas ses richesses souterraines. La nécessité monétaire laissait les colonies sous la dépendance des grands peuples lointains, à quatre mille lieues de là, royaume d'Angleterre ou de France. Nicolas Perrot lui avait parlé des gisements de plomb argentifère aux sources du Mississippi.

*****

Parvenu à ce point de sa méditation, Joffrey de Peyrac redressa la tête. Son regard qui, depuis quelques minutes, songeur, suivait sans le voir le jeu tourmenté des vagues d'un bleu d'encre à ses pieds, reprit possession du monde qui l'entourait, et un nom vint à ses lèvres : Angélique. Aussitôt son cœur s'allégea, l'inquiétude se dissipa comme un brouillard capricieux et la confiance lui revint.

Il répéta à plusieurs reprises : Angélique ! Angélique ! et s'absorba dans l'étude de ce phénomène curieux. Chaque fois qu'il prononçait son nom, l'horizon lui paraissait s'éclairer, l'ingérence des rois de France ou d'Angleterre devenait improbable, et les obstacles les plus inquiétants s'écartaient d'une chiquenaude.

Il se mit à rire sans arrière-pensée. Elle était là et le monde en était illuminé. Elle était là et tout lui devenait meilleur. Elle l'aimait et plus rien n'était à craindre. Il revoyait la tendre clarté

de ses yeux lorsqu'elle lui avait dit d'un élan : « Vous êtes capable de toutes les grandeurs... »

De cette phrase il s'était trouvé heureux comme un jeune chevalier auquel la dame choisie a jeté le gant dans un tournoi.

Vanité ? Non. Mais la renaissance d'un sentiment qui s'éteignait en lui, faute d'aliment et d'un objet qui en fût digne : la joie d'être aimé d'une femme et de l'aimer. Angélique lui était rendue à l'heure où le guettait le mal des hommes qui ont beaucoup d'expérience sans perdre pour autant leur lucidité : l'amertume. L'on va à travers le monde, et partout la création offre ses merveilles, mais partout et toujours l'on rencontre les mêmes menaces de mort cachées derrière les œuvres de vie, des richesses inexploitées, des talents gaspillés, des destinées injustes, la beauté de la nature dédaignée, la justice bafouée, la science redoutée, des sots, des faibles, des fruits secs, des femmes arides comme le désert. Alors, à certaines heures, l'amertume monte au cœur. Le cynisme se glisse dans les paroles, poison qui les transforme en fruits vénéneux. C'est déjà la mort qui vous touche.

– Moi j'aime la vie, disait Angélique.

Il revoyait son pâle visage ardent, ses yeux admirables et croyait sentir sous ses doigts la douceur de sa chevelure.

– Que tu es belle !... Que tu es belle, mon amie ! Ta bouche est une source scellée. Une source de délices.

Angélique incarnait toutes les femmes. Il n'avait pu ni la comparer à d'autres ni s'en lasser.

Sous quelque aspect qu'il l'eût connue, elle avait toujours trouvé le moyen de piquer sa curiosité et d'exalter ses sens.

Lorsque à Candie, il croyait ne plus l'aimer pour ses trahisons, il avait suffi qu'il l'aperçût pour être aussitôt bouleversé de désir et de tendresse. Il croyait s'en être détaché au point de l'abandonner sans regrets à d'autres et la seule pensée qu'un Berne avait cherché à l'embrasser le jetait dans une fureur jalouse.

Il voulait la mépriser et découvrait soudain qu'elle était la première femme dont le caractère lui inspirait une réelle admiration. Il croyait ne plus la désirer et ne cessait de penser à son corps, à sa bouche, à ses yeux, à sa voix, et de chercher par quelle habileté il pourrait ramener tant dé beauté réticente à la volupté.

Pourquoi cette hargne que lui avaient inspirée les lourds vêtements de La Rochelle, sinon parce qu'ils dissimulaient trop bien des formes dont il brûlait de retrouver la douceur, les secrets.

Sa tentation de l'humilier, de la blesser, c'était fièvre de possession. Elle lui avait fait perdre son habituelle maîtrise. Ses calculs d'homme, son expérience des roueries féminines s'étaient brisés comme verre et ne lui avaient servi de rien. Elle lui avait fait perdre la tête, voilà !

Et pour cela il lui tirait son chapeau et la saluait bien bas, avec d'autant plus de considération qu'elle ne semblait pas s'apercevoir de sa victoire.

Par là encore, elle le tenait.

Sa réserve n'était pas facile à vaincre.

Elle n'était pas de ces femmes bavardes qui jettent à tous vents les confidences de leurs émois les plus intimes. On la croyait spontanée, entière, mais l'adversité avait développé sa fierté native. Moins par dédain que par pudeur, elle renonçait à se livrer, sachant combien il est vain de chercher refuge dans le cœur des autres.

Elle baissait ses longs cils, ne disait rien. Elle fuyait en elle-même. Vers quel jardin secret ? Vers quels souvenirs ? Ou quelle douleur ?

Angélique avait mis en échec son don de lire la pensée que de nombreux devins lui avaient reconnu et qu'il avait même développé et travaillé avec les Sages de l'Orient. Était-ce parce qu'il l'aimait trop ? Ou parce que sa pensée à elle, d'une rare force, brouillait les ondes divinatoires ?

C'était une des raisons pour lesquelles il avait attendu avec impatience le verdict de Massawa. Massawa, clairvoyant comme les êtres qui vivent au contact de la nature, riche d'une longue existence qui avait aiguisé ses antennes intuitives, ne se tromperait pas. Peyrac s'était arrangé pour faire placer Angélique au premier rang parmi les Protestants, sur la plage. Massawa ne semblait rien voir mais le comte savait par expérience qu'il remarquait tout.

Longtemps après la cérémonie ils avaient devisé, parlant de choses et d'autres : des Espagnols du Sud, des quakers de Boston, du roi d'Angleterre, de la grande profusion des élans dans la région et des divinités de la mer qu'il n'est pas facile de se ménager.

– Sauras-tu t'allier les divinités de la terre comme celles de la mer, mon ami ? As-tu raison d'abandonner ceux qui ont accepté ta domination pour rencontrer d'autres esprits jaloux et inconnus ?

Ils étaient assis, tous deux, sur le promontoire devant le fort, d'où ils découvraient la mer. Le Sachem était venu de loin pour s'entretenir avec celui qu'on appelait L'Homme-qui-écoute-l'Univers. Il fallait lui laisser son temps. Joffrey de Peyrac lui répondait avec calme et respectait ses longs silences.

Enfin le Sachem avait parlé.

– La femme-aux-cheveux-de-lumière, pourquoi se tient-elle parmi les Blancs-aux-âmes-froides ?

Et, après un moment de réflexion :

– Elle ne leur appartient pas. Pourquoi se trouve-t-elle parmi eux ?

Peyrac se taisait. Il attendait et il s'aperçut que son cœur battait avec une anxiété juvénile. Le Sachem tira de longues bouffées de sa pipe. Il parut dormir quelque peu puis l'étincelle de son regard se ranima.

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