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Angélique et son amour Part 2

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Angélique et son amour Part 2
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– Cette femme est à toi. Pourquoi la laisses-tu en exil parmi eux ? Pourquoi renies-tu le désir que tu as d'elle ?

Il avait l'air presque scandalisé comme chaque fois qu'il découvrait le comportement insensé des Blancs. C'étaient les seules occasions où son visage impassible exprimait ses sentiments.

– L'esprit des Blancs est opaque et raide comme une peau mal tannée, répondit Joffrey de Peyrac. Je n'ai pas ta vision pénétrante, ô Sachem, et je m'interroge sur cette femme. J'ignore si elle est digne de pénétrer sous mon toit et de partager ma couche.

Le vieil Indien hocha la tête :

– Ta prudence t'honore, mon ami. Elle a d'autant plus de valeur qu'elle est rare. La femme est le seul gibier que le chasseur le plus méfiant considère comme inoffensif. Il faut en avoir reçu beaucoup de blessures pour revenir à la sagesse. Pourtant je te dirai les paroles que ton cœur, déjà saisi par l'amour, espère entendre. Cette femme peut dormir à tes côtés. Elle n'aliénera pas ta force, ni n'obscurcira ton esprit, car elle est elle-même force et lumière. Son cœur est d'or pur, une flamme douce y brûle comme derrière l'écorce de la hutte, celle du foyer où le guerrier lassé vient s'asseoir.

– Grand chef, je ne sais si cette lumière ne t'a pas ébloui, toi aussi, dit le comte de Peyrac en riant, mais tes paroles dépassent mon attente et la douceur que tu lui prêtes n'est-elle pas une ruse dont elle se pare ? Cette femme, te l'avouerai-je, a fait trembler des princes.

– Ai-je dit qu'elle n'avait pas de griffes plus acérées que des poignards pour ses ennemis ?... dit le vieux Massawa d'un air fâché. Mais toi, tu as su la conquérir et tu n'as rien à craindre d'elle : tu es son maître à jamais.

Le vieil Indien eut une sorte de sourire :

– Sa chair est de miel. Savoure-la.

« Merci, vieux Massawa, songeait-il, n'aurais-tu fait que cela : éclairer mon esprit « opaque et raide » qui s'était laissé empoisonner par les doutes, tu aurais bien servi ton peuple. Car tant que je vivrai, j'agirai pour le défendre. Et si elle est à mes côtés, j'aurai toutes les forces pour vivre et pour agir. »

Parce que autrefois il souffrait de l'avoir perdue, il s'était forgé d'elle une image frivole, dure et infidèle. Cantor avait raconté que jamais leur mère ne leur avait parlé de lui. Il commençait à entrevoir que d'autres raisons que l'oubli avaient pu dicter sa conduite. La nuit du Gouldsboro lui avait au moins appris une vérité rassurante : leurs corps étaient faits l'un pour l'autre.

La faim qu'elle avait de lui était plus forte que toutes ses craintes. Bien que la belle bouche patricienne fût demeurée close sous ses baisers, il avait pu surprendre d'autres aveux. Il demeurait le seul homme capable de l'émouvoir, de forcer sa défense. Et, pour lui, elle resterait toujours la seule femme qui – même glacée, tremblante comme elle l'était cette nuit-là – pouvait lui procurer des jouissances amoureuses proches de l'extase. Il avait connu d'habiles maîtresses. Pourtant, avec elles, ce n'était que jeu charmant. Avec Angélique, lorsqu'il la prenait dans ses bras, il lui semblait s'embarquer pour l'île des dieux, la zone de feu, le gouffre obscur où l'on se quitte soi-même, le bref paradis. Le pouvoir que sa chair, douce et dorée, avait sur la sienne, tenait de la magie. Ce pouvoir, il l'avait violemment éprouvé, jadis, lorsqu'il s'étonnait de la fascination que lui inspirait cette jolie créature sans expérience.

Il l'avait retrouvé, avec la même surprise et le même ravissement, quinze années plus tard, au cours d'une nuit si différente, alors qu'ils n'étaient plus, elle et lui, que des exilés, presque étrangers l'un à l'autre sur la mer déchaînée.

Saisi par l'enchantement, il pouvait murmurer « Toi seule ! »...

La vie se présentait éblouissante. Le Maine était un pays splendide et plein de promesses. Angélique, la plus passionnante des femmes. Il n'aurait pas assez de ses jours et de ses nuits pour l'aimer, l'apprivoiser, la ramener à lui et reformer avec elle la trilogie éternelle : un homme, une femme, l'amour.

Plein de fougue il marchait à grands pas, son manteau gonflé par le vent, regardant autour de lui avec admiration.

Ce rivage aux plages couleur d'aurore, il lui trouvait une délirante beauté. Sa contemplation s'accordait en lui avec la découverte d'une passion telle qu'il n'en avait jamais connu. La flamme crépitante de l'amour embrasait son cœur.

Ce que la vie lui avait volé, jadis, lui était rendu au centuple. Fortune, châteaux, titres ? Qu'était-ce en regard de la richesse d'être un homme, dans sa force, sur un rivage neuf, avec au cœur un grand amour...

*****

De retour au fort, il fit seller un cheval.

Angélique, naturellement, devait être au camp Champlain. Elle n'en faisait qu'à sa tête. Des années d'indépendance l'avaient habituée à régler elle-même son destin. Ce ne serait pas si facile de la ramener sous la férule conjugale. Le vieux Massawa avait beau affirmer : « Tu es son maître », avec une confiance péremptoire, quand on avait affaire à Angélique, il convenait d'y apporter une infinie prudence.

Il souriait en suivant la sente piétinée où les arbres immenses et la tombée de la nuit répandaient une ombre grandiose.

« Une conquête difficile rend l'amour précieux... » enseignait Le Chapelain, le vieux maître de l'Art d'Aimer. Lointaine était la cour heureuse où il s'était plu à ressusciter les traditionnelles joutes amoureuses de son pays. Il ne parvenait pas à en avoir du regret. Les plaisirs goûtés, épuisés, il avait toujours su les oublier rapidement pour porter son attention à d'autres.

« Amour ancien chasse l'autre. »

Il n'y avait qu'Angélique qui avait fait mentir la philosophie du proverbe. Tour à tour source de félicité ou de douleur, elle était demeurée en lui.

Aux environs du camp Champlain, il rencontra un cortège éclairé par des torches. C'était Crowley qui déménageait avec sa femme, ses enfants et ses serviteurs pour aller dormir au village indien.

– J'ai laissé ma cabane à cette admirable lady qui manie si bien le pistolet et que les Indiens ont surnommée « Lumière d'été ». Monsieur de Peyrac, excusez moi. Je vous félicite. On dit que c'est votre maîtresse.

– Non, ce n'est pas ma maîtresse mais ma femme.

– Vous, marié ? s'exclama l'autre... Impossible, elle ? Votre femme ? Depuis quand ?

– Depuis quinze ans, répondit le comte en reprenant le galop.

Chapitre 6

Arrivé au camp Champlain, il descendit de cheval, le laissa à l'homme qui l'avait escorté, et se glissa invisible jusqu'à la maison de Crowley. Des lumières dansantes éclairaient les petites fenêtres aux vitres précieuses. Il se pencha pour regarder à l'intérieur. Sensible à la beauté et à la féminité il demeura frappé par le spectacle qu'il découvrait. C'était très simple mais très harmonieux.

Agenouillée devant l'âtre, Angélique lavait Honorine debout dans un baquet. L'enfant nue, rosie par la lueur des flammes, remuant sur ses épaules sa longue chevelure étincelante, avait la grâce inquiétante et candide de ces petits êtres malins que des légendes se plaisent à évoquer. Esprits des grèves ou des bois, parés de coquillages ou de feuilles ils accompagnent, dit-on, les humains égarés, leur font mille niches puis disparaissent et l'on demeure triste comme d'avoir perdu son enfance.

Angélique près d'elle semblait désarmée. Sa beauté cessait d'être dangereuse pour n'être que charmante et il comprit que c'était Honorine qui avait fait d'elle cette autre femme qu'il avait eu tant de peine à reconnaître.

Adorable femme en vérité. Pour la première fois il trouvait aux gestes simples qu'elle accomplissait une sorte de vocation naturelle. Il se souvenait qu'elle avait été élevée dans la pauvreté quasi paysanne des nobles de province. « Sauvageonne », murmurait-on à Toulouse, au temps où elle venait de lui être amenée et qu'il la présentait pour sa femme. Elle en avait gardé ce don, d'être proche des choses et de se suffire de peu. Faire ruisseler l'eau de la source sur le petit corps de sa fille la rendait heureuse. L'aurait-il voulue méchante, en effet, aigrie par le fiasco d'une existence qui après en avoir fait la reine de Versailles l'amenait dépourvue de tout sur les rives d'un pays encore à demi sauvage ? Sa beauté se serait-elle accommodée d'être marquée par la rancœur, la désillusion ? La haine ne sied bien qu'à l'adolescence. Elle aurait pu se plaindre. Mais la vie avait gardé pour elle sa saveur. Le lien qui unissait la mère et l'enfant était admirable. Ni lui ni personne ne pourraient le rompre. Il y a des peuples d'Orient qui croient à la réincarnation des êtres. Damoiselle Honorine, qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Où allez-vous ? L'enfant tourna son visage vers la fenêtre et il crut qu'elle souriait. Joffrey de Peyrac contourna la maison de bois et vint frapper à la porte. Angélique s'était lavé les cheveux. Elle avait lavé ceux d'Honorine et de tous les enfants qui lui étaient tombés sous la main. Elle aurait fait vingt fois le trajet de la source à la cabane sans se plaindre de la fatigue tant la saveur et l'abondance de cette eau douce lui procuraient une joie inépuisable.

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