Le Feu (Journal d'une Escouade)
- Автор: Barbusse Henri
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Feu (Journal d'une Escouade)». Краткое содержание книги:
Et c'est là aussi qu'ils ont, tous les deux, ensuite, établi leur maison. Sur le devant court une vigne qu'il soigne en chapeau de paille, quelle que soit la saison. À l'entrée du jardin se tient le rosier qu'il connaît bien et qui ne se sert de ses épines que pour essayer de le retenir un peu quand il passe.
Retournera-t-il près de tout cela? Ah! il a vu trop loin au fond du passé, pour ne pas voir l'avenir dans son épouvantable précision. Il songe au régiment décimé à chaque relève, aux grands coups durs qu'il y a eu et qu'il y aura, et aussi à la maladie, et aussi à l'usure…
Il se lève, s'ébroue, pour se débarrasser de ce qui fut et de ce qui sera. Il retombe au milieu de l'ombre glacée et balayée par le vent, au milieu des hommes épars et décontenancés qui, à l'aveugle, attendent le soir; il retombe dans le présent, et continue à frissonner.
Deux pas de ses longues jambes le font buter sur un groupe où, pour se distraire et se consoler, à mi-voix on parle mangeaille.
– Chez moi, dit quelqu'un, on fait des pains immenses, des pains ronds, grands comme des roues de voiture, tu parles!
Et l'homme se donne la joie d'écarquiller les yeux tout grands, pour voir les pains de chez lui.
– Chez nous, intervient le pauvre Méridional, les repas de fêtes sont si longs, que le pain, frais au commencement, est rassis à la fin!
– Y a un p'tit vin… I' n'a l'air de rien, ce p'tit vin d'chez nous, eh bien, mon vieux, s'i n'a pas quinze degrés, il n'en a pa' un!
Fouillade parle alors d'un rouge presque violet, qui supporte bien le coupage, comme s'il avait été mis au monde pour ça.
– Nous, dit un Béarnais, y a l'jurançon; mais l'vrai, pas c'qu'on t'vend pour jurançon et qui vient d'Paris. Moi, j'connais un des propriétaires justement.
– Si tu vas par là, dit Fouillade, j'ai chez moi les muscats de tout genre, de toutes les couleurs de la gamme, tu croirais des échantillons d'étoffes de soie. Tu viendrais chez moi un mois d'temps que j't'en f'rais goûter chaque jour du pas pareil, mon pitchoun.
– Tu parles d'une noce! dit le soldat reconnaissant.
Et il arrive que Fouillade s'émotionne à ces souvenirs de vin où il se plonge et qui lui rappellent aussi la lumineuse odeur d'ail de sa table lointaine. Les émanations du gros bleu et des vins de liqueur délicatement nuancés lui montent à la tête, parmi la lente et triste tempête qui sévit dans la grange.
Il se remémore brusquement qu'établi dans le village où l'on cantonne est un cabaretier originaire de Béziers. Magnac lui a dit: «Viens donc me voir, mon camarade, un de ces quatre matins, on boira du vin de là-bas, macarelle! J'en ai quelques bouteilles que tu m'en diras des nouvelles.»
Cette perspective, tout d'un coup, éblouit Fouillade. Il est parcouru dans toute sa longueur d'un tressaillement de plaisir, comme s'il avait trouvé sa voie… Boire du vin du Midi et même de son Midi spécial, en boire beaucoup… Ce serait si bon de revoir la vie en rose, ne serait-ce qu'un jour! Hé oui, il a besoin de vin, et il rêve de se griser.
Incontinent, il quitte les parleurs pour aller de ce pas s'attabler chez Magnac.
Mais il se cogne à la sortie, à l'entrée – contre le caporal Broyer, qui va galopant dans la rue comme un camelot en criant à chaque ouverture:
– Au rapport!
La compagnie se rassemble et se forme en carré, sur la butte glaiseuse où la cuisine roulante envoie de la suie à la pluie.
– J'irai boire après le rapport, se dît Fouillade.
Et il écoute, distraitement, tout à son idée, la lecture du rapport. Mais si distraitement qu'il écoute, il entend le chef qui lit: «Défense absolue de sortir des cantonnements avant dix-sept heures, et après vingt heures», et le capitaine qui, sans relever le murmure circulaire des poilus, commente cet ordre supérieur:
– C'est ici le Quartier Général de la Division. Tant que vous y serez, ne vous montrez pas. Cachez-vous. Si le Général de Division vous voit dans la rue, il vous fera immédiatement mettre de corvée. Il ne veut pas voir un soldat. Restez cachés toute la journée au fond de vos cantonnements. Faites ce que vous voudrez, à condition qu'on ne vous voie pas, personne!
Et l'on rentre dans la grange.
Il est deux heures. Ce n'est que dans trois heures, quand il fera tout à fait nuit, que l'on pourra se risquer dehors sans être puni.
Dormir en attendant? Fouillade n'a plus sommeil; son espoir de vin l'a secoué. Et puis, s'il dort le jour, il ne dormira pas la nuit. Ça non! Rester les yeux ouverts, la nuit, c'est pire que le cauchemar.
Le temps s'assombrit encore. La pluie et le vent redoublent, dehors et dedans…
Alors quoi? si on ne peut ni rester immobile, ni s'asseoir, ni se coucher, ni se balader, ni travailler, quoi?
Une détresse grandissante tombe sur ce groupe de soldats fatigués et transis, qui souffrent dans leur chair et ne savent vraiment pas quoi faire de leur corps.
– Nom de Dieu, c'qu'on est mal!
Ces abandonnés crient cela comme une lamentation, un appel au secours.
Puis, instinctivement, ils se livrent à la seule occupation possible ici-bas pour eux: faire les cent pas sur place pour échapper à l'ankylose et au froid.
Et les voilà qui se mettent à déambuler très vite, de long en large, dans ce local exigu qu'on a parcouru en trois enjambées, qui tournent en rond, se croisant, se frôlant, penchés en avant, les mains dans les poches, en tapant la semelle par terre. Ces êtres que cingle la bise jusque sur leur paille, semblent un assemblage de miséreux déchus des villes qui attendent, sous un ciel bas d'hiver, que s'ouvre la porte de quelque institution charitable. Mais la porte ne s'ouvrira pas pour ceux-là, sinon dans quatre jours, à la fin du repos, un soir, pour remonter aux tranchées.
Seul dans un coin, Cocon est accroupi. Il est dévoré de poux, mais, affaibli par le froid et l'humidité, il n'a pas le courage de changer de linge, et il reste là, sombre, immobile et mangé…
À mesure qu'on approche, malgré tout, de cinq heures du soir, Fouillade recommence à s'enivrer de son rêve de vin, et il attend, avec cette lueur à l'âme.
– Quelle heure est-il?… Cinq heures moins un quart… Cinq heures moins cinq… Allons!
Il est dehors dans la nuit noire. Par grands sautillements clapotants, il se dirige vers l'établissement de Magnac, le généreux et loquace Biterrois. Il a grand-peine à trouver la porte dans le noir et la pluie d'encre. Bou Diou, elle n'est pas éclairée! Bou Diou d'bou Diou, elle est fermée! La lueur d'une allumette, qu'abrite sa grande main maigre comme un abat-jour, lui montre la pancarte fatidique: «Etablissement consigné à la troupe.» Magnac, coupable de quelque infraction, a été exilé dans l'ombre et l'inaction!
Et Fouillade tourne le dos à l'estaminet devenu la prison du cabaretier solitaire. Il ne renonce pas à son rêve. Il ira ailleurs, ce sera du vin ordinaire, et il paiera, voilà tout.
Il met la main dans sa poche pour tâter son porte-monnaie. Il est là.
Il doit avoir trente-sept sous. Ce n'est pas le Pérou, mais…
Mais subitement, il sursaute et s'arrête net en s'envoyant une claque sur le front. Son interminable figure fait une affreuse grimace, masquée par l'ombre.
Non, il n'a plus trente-sept sous! Hé, couillon qu'il est! Il avait oublié la boîte de sardines qu'il a achetée la veille, tellement les macaroni gris de l'ordinaire le dégoûtaient, et les chopes qu'il a payées aux cordonniers qui lui ont remis des clous à ses brodequins.
Misère! Il ne doit plus avoir que treize sous!