Le Feu (Journal d'une Escouade)
- Автор: Barbusse Henri
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Feu (Journal d'une Escouade)». Краткое содержание книги:
S'asseoir? Impossible. C'est trop sale, là-dedans: la terre et les pavés sont enduits de boue, et la paille disposée pour le couchage est tout humide à cause de l'eau qui s'y infiltre et des pieds qui s'y décrottent. De plus, si l'on s'assoit, on gèle, et si on s'étend sur la paille, on est incommodé par l'odeur du fumier et égorgé par les émanations ammoniacales… Fouillade se contente de regarder sa place en bâillant à décrocher sa longue mâchoire qu'allonge une barbiche où l'on verrait des poils blancs si le jour était vraiment le jour.
– Les autres copains et poteaux, dit Marthereau, faut pas croire qu'i' soyent mieux ni plus bien que nous. Après la soupe, j'ai été voir un gibier à la onzième, dans la ferme, près de l'infirmerie. Il faut enjamber de l'autre côté d'un mur par une échelle trop courte – tu parles d'un coup de ciseaux, remarque Marthereau qui est court sur pattes – et une fois qu't'es dans c'poulailler et c'clapier, t'es bousculé et pigné par tout un chacun et tu gênes tout un chacun. Tu sais pas où mett' tes pommes. J'suis filé de là en ripant.
– J'ai voulu, moi, dit Cocon, quand on a été quittes de becqueter, entrer chez l'forgeron pomper quelque chose de chaud, en l'achetant. Hier, i' vendait du jus, mais des cognes sont passés là ce matin: le bonhomme a la tremblote et il a fermé sa porte à clef.
Fouillade les a vus rentrer la tête basse et venir s'échouer au pied de leur litière.
Lamuse a essayé de nettoyer son fusil. Mais on ne peut pas nettoyer son fusil ici, même en s'installant par terre, près de la porte, même en soulevant la toile de tente mouillée, dure et glacée, qui pend devant comme une stalactite: il fait trop sombre.
– Et pis, ma vieille, si tu laisses tomber une vis, tu peux t'mettre la corde pour la retrouver, surtout qu'on est bête de ses pattes quand on a froid.
– Moi, j'aurais des choses à coudre, mais, salut!
Reste une alternative: s'étendre sur la paille, en s'enveloppant la tête dans un mouchoir ou une serviette pour s'isoler de la puanteur agressive qu'exhale la fermentation de la paille, et dormir. Fouillade qui n'est, aujourd'hui, ni de corvée, ni de garde, et est maître de tout son temps, s'y décide. Il allume une bougie pour chercher dans ses affaires, dévide le boyau d'un cache-nez, et on voit ses formes étiques, découpées en noir, qui se plient et se déplient.
– Aux patates, là-dedans, mes petits agneaux! brame à la porte, dans une forme encapuchonnée, une voix sonore.
C'est le sergent Henriot. Il est bonhomme et malin, et tout en plaisantant avec une grossièreté sympathique, il surveille l'évacuation du cantonnement à cette fin que personne ne tire au flanc. Dehors, dans la pluie infinie, sur la route coulante, s'égrène la deuxième section, racolée, elle aussi, et poussée au travail par l'adjudant. Les deux sections se mêlent. On grimpe la rue, on gravit le monticule de terre glaise où fume la cuisine roulante.
– Allons, mes enfants, jetons-en un coup, c'est pas long quand tout le monde s'y met… Allons, qu'est-ce t'as à rouspéter, encore, toi? Ça sert à rien.
Vingt minutes après, on rentre au trot. Dans la grange, on ne touche plus en tâtonnant que des choses et des formes trempées, humides et frigides, et une âcre senteur de bête mouillée s'ajoute aux exhalaisons du purin que renferment nos lits.
On se rassemble, debout, autour des madriers qui soutiennent la grange, et autour des filets d'eau qui tombent verticalement des trous du toit – vagues colonnes au vague piédestal d'éclaboussements.
– Les voilà! crie-t-on.
Deux masses, successivement, bouchent la porte, saturées d'eau et qui s'égouttent: Lamuse et Barque sont allés à la recherche d'un brasero. Ils reviennent de cette expédition, complètement bredouilles, hargneux et farouches: «Pas l'ombre d'un fourneau. D'ailleurs ni bois ni charbon, même en se ruinant pour.»
Impossible d'avoir du feu.
– La commande, elle est loupée, et là où j'ai pas réussi, personne réussira, dit Barque avec un orgueil que cent exploits justifient.
On reste immobiles, on se déplace lentement, dans le peu d'espace qu'on a, assombris par tant de misère.
– À qui c'journal?
– Ch'est à mi, dit Bécuwe.
– Qu'est-c'qui chante? Ah, zut, on peut pas lire dans c'te nuit!
– I's disent comme cha, qu'à ch't'heure, on a fait tout ch'qu'i' fallait pour l'soldats, et les récaufir dans s'tranchées. I's ont toudi ch'qu'i leur faut, et d'lainages, et d'kemises, d'fourneaux, d'brasos et d'carbon à pleins tubins. Et qu'ch'est comme cha dans l'tranchées d'première ligne.
– Ah! tonnerre de Dieu! ronchonnent quelques-uns des pauvres prisonniers de la grange, et ils montrent le poing au vide du dehors et au papier du journal.
Mais Fouillade se désintéresse de ce qu'on dit. Il a plié dans l'ombre sa grande carcasse de don Quichotte bleuâtre et tendu son cou sec tressé de cordes à violon. Quelque chose est là, par terre, qui l'attire.
C'est Labri, le chien de l'autre escouade.
Labri, vague berger mâtiné à queue coupée, est couché en rond sur une toute petite litière de poussière de paille.
Il le regarde et Labri le regarde.
Bécuwe s'approche et, avec son accent chantant des environs de Lille:
– Il minge pas s'pâtée. Il va pas, ch'tiot kien. Eh! Labri, qu'ch'qu'to as? V'là tin pain, tin viande. R'vêt' cha. Cha est bon, deslo qu'est dans t'tubin… I' s'ennuie, i' souffre. Un d'ch'matin, on l'r'trouvera, ilo, crévé.
Labri n'est pas heureux. Le soldat à qui il est confié est dur pour lui et le malmène volontiers, et, par ailleurs, ne s'en préoccupe guère. L'animal est attaché toute la journée. Il a froid, il est mal, il est abandonné. Il ne vit pas sa vie. Il a, de temps en temps, des espoirs de sortie en voyant qu'on s'agite autour de lui, il se lève en s'étirant et ébauche un frétillement de queue. Mais c'est une illusion, et il se recouche, en regardant exprès à côté de sa gamelle presque pleine.
Il s'ennuie, il se dégoûte de l'existence. Même s'il évite la balle ou l'éclat auquel il est tout aussi exposé que nous, il finira par mourir ici.
Fouillade étend sa maigre main sur la tête du chien; celui-ci le dévisage à nouveau. Leurs deux regards sont pareils, avec cette différence que l'un vient d'en haut et l'autre d'en bas.
Fouillade s'est assis tout de même – tant pis! – dans un coin, les mains protégées par les plis de sa capote, ses longues jambes refermées comme un lit pliant.
Il songe, les yeux clos sous ses paupières bleutées. Il revoit. C'est un de ces moments où le pays dont on est séparé prend, dans le lointain, des douceurs de créature. L'Hérault parfumé et coloré, les rues de Cette. Il voit si bien, de si près, qu'il entend le bruit des péniches du canal du Midi et des déchargements des docks, et que ces bruits familiers l'appellent distinctement.
En haut du chemin qui sent le thym et l'immortelle si fort que cette odeur vient dans la bouche et est presque un goût, au milieu du soleil, dans une bonne brise toute parfumée et chauffée, qui n'est que le coup d'aile des rayons, sur le mont Saint-Clair, fleurit et verdoie la baraquette des siens. De là, on voit en même temps, se rejoignant, l'étang de Thau, qui est vert bouteille, et la mer Méditerranée, qui est bleu ciel, et on aperçoit aussi quelquefois, au fond du ciel indigo, le fantôme découpé des Pyrénées.
C'est là qu'il est né, qu'il a grandi, heureux, libre. Il jouait, sur la terre dorée et rousse, et même il jouait au soldat. L'ardeur de manier un sabre de bois animait ses joues rondes qui sont maintenant ravinées et comme cicatrisées… Il ouvre les yeux, regarde autour de lui, hoche la tête, et s'adonne au regret du temps où il avait un sentiment pur, exalté, ensoleillé de la guerre et de la gloire.
L'homme met sa main devant ses yeux, pour retenir la vision intérieure.
Maintenant, c'est autre chose.
C'est là-haut au même endroit, que, plus tard, il a connu Clémence. La première fois, elle passait, luxueuse de soleil. Elle portait dans ses bras une javelle de paille et elle lui est apparue si blonde qu'à côté de sa tête la paille avait l'air châtain. La seconde fois, elle était accompagnée d'une amie. Elles s'étaient arrêtées toutes les deux pour l'observer. Il les entendit chuchoter et se tourna vers elles. Se voyant découvertes, les deux jeunes filles se sauvèrent en froufroutant, avec un rire de perdrix.