Le Feu (Journal d'une Escouade)
- Автор: Barbusse Henri
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Feu (Journal d'une Escouade)». Краткое содержание книги:
Pour arriver à s'exciter comme il convient et à se venger de la vie présente, il lui faudrait bien un litre et demi, foutre! Ici, le litre de rouge coûte vingt et un sous. Il est loin de compte.
Il promène ses yeux dans les ténèbres autour de lui. Il cherche quelqu'un. Il existe peut-être un camarade qui lui prêterait de l'argent, ou bien qui lui paierait un litre.
Mais, qui, qui? Pas Bécuwe, qui n'a qu'une marraine pour lui envoyer, tous les quinze jours, du tabac et du papier à lettres. Pas Barque, qui ne marcherait pas; pas Blaire, qui, avare, ne comprendrait pas. Pas Biquet, qui a l'air de lui en vouloir, pas Pépin qui mendigote lui-même et ne paie jamais, même quand il invite. Ah! si Volpatte était avec eux!… Il y a bien Mesnil André, mais il est justement en dette avec lui pour plusieurs tournées. Le caporal Bertrand? Il l'a envoyé coucher brutalement à la suite d'une observation, et ils se regardent de travers. Farfadet? Il ne lui adresse guère la parole d'ordinaire… Non, il sent bien qu'il ne peut pas demander ça à Farfadet. Et puis, mille dious! à quoi bon chercher des messies dans son imagination? Où sont-ils, tous ces gens, à cette heure?
Lent, il revient en arrière, vers le gîte. Puis, machinalement il se retourne et repart en avant, à pas hésitants. Il va essayer tout de même. Peut-être, sur place, des camarades attablés… Il aborde la partie centrale du village à l'heure où la nuit vient d'enterrer la terre.
Les portes et les fenêtres éclairées des estaminets se reflètent dans la boue de la rue principale. Il y en a tous les vingt pas. On entrevoit les spectres lourds des soldats, la plupart en bandes, qui descendent la rue. Quand une automobile arrive, on se range, et on la laisse passer, ébloui par les phares et éclaboussé par la vase liquide que les roues projettent sur toute la largeur du chemin.
Les estaminets sont pleins. Par les vitres embuées, on les voit bondés d'un nuage compact d'hommes casqués.
Fouillade entre dans l'un d'eux, au hasard. Dès le seuil, l'haleine tiède du caboulot, la lumière, l'odeur et le brouhaha l'attendrissent. Cet attablement est tout de même un morceau du passé dans le présent.
Il regarde, de table en table, s'avance en dérangeant les installations pour vérifier tous les convives de cette salle. Aïe! Il ne connaît personne.
Autre part, c'est pareil. Il n'a pas de chance. Il a beau tendre le cou et quêter éperdument de l'œil une tête de connaissance parmi ces uniformes qui, par masses ou par couples, boivent en conversant, ou, solitaires, écrivent. Il a l'air d'un mendiant et personne n'y fait attention.
Ne trouvant nulle âme pour venir à son aide, il se décide à dépenser au moins ce qu'il a dans sa poche. Il se glisse jusqu'au comptoir…
– Une chopine de ving et du bonn…
– Du blanc?
– Eh oui!
– Vous, mon garçon, vous êtes du Midi, dit la patronne en lui remettant une petite bouteille pleine et un verre et en encaissant ses douze sous.
Il s'installe sur le coin d'une table déjà encombrée par quatre buveurs qu'une manille attache les uns aux autres; il remplit la chope à ras et la vide, puis la remplit de nouveau. – Eh, à ta santé, n'casse pas le verre! lui glapit dans le nez un arrivant en bourgeron bleu charbonneux, porteur d'une épaisse barre de sourcils au milieu de sa face blême, d'une tête conique et d'une demi-livre d'oreilles. C'est Harlingue, l'armurier.
Il n'est pas très glorieux d'être installé seul devant une chopine en présence d'un camarade qui donne les signes de la soif. Mais Fouillade fait semblant de ne pas comprendre le desideratum du sire qui se dandine devant lui avec un sourire engageant, et il vide précipitamment son verre. L'autre tourne le dos, non sans grommeler qu'ils sont «pas beaucoup partageux et plutôt goulafes, ceuss du Midi».
Fouillade a posé son menton sur ses poings et regarde sans le voir un angle de l'estaminet où les poilus s'entassent, se coudoient, se pressent et se bousculent pour passer.
C'était assez bon, évidemment, ce petit blanc, mais que peuvent ces quelques gouttes dans le désert de Fouillade? Le cafard n'a pas beaucoup reculé, et il est revenu.
Le Méridional se lève, s'en va, avec ses deux verres de vin dans le ventre et un sou dans son porte-monnaie. Il a le courage de visiter encore un estaminet, de le sonder des yeux et de quitter l'endroit en marmottant pour s'excuser: «Hildepute! I' n'est jamais là, c't'animau-là!»
Puis il rentre au cantonnement. Celui-ci est toujours aussi bruissant de rafales et de gouttes. Fouillade allume sa chandelle, et, à la lueur de la flamme qui s'agite désespérément comme si elle voulait s'envoler, il va voir Labri.
Il s'accroupit, le lumignon à la main devant le pauvre chien qui mourra peut-être avant lui. Labri dort, mais faiblement, car il ouvre aussitôt un œil et remue la queue.
Le Cettois le caresse et lui dit tout bas:
– Y a rienn à faire. Rienn…
Il ne veut pas en dire davantage à Labri pour ne pas l'attrister; mais le chien approuve en hochant la tête avant de refermer les yeux.
Fouillade se lève un peu péniblement à cause de ses articulations rouillées, et va se coucher. Il n'espère plus qu'une chose maintenant: dormir, pour que meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme il y en aura encore tant à subir héroïquement, à franchir, avant d'arriver au dernier de la guerre ou de sa vie.
CHAPITRE DOUZIÈME Le portique
– Ya du brouillard. Veux-tu qu'on y aille?
C'est Poterloo qui m'interroge, tournant vers moi sa bonne tête blonde, que ses deux yeux bleu clair semblent rendre transparente.
Poterloo est de Souchez et, depuis que les Chasseurs ont enfin repris Souchez, il a envie de revoir le village où il vivait heureux, jadis, quand il était homme.
Pèlerinage dangereux. Ce n'est pas que nous soyons loin! Souchez est là. Depuis six mois, nous avons vécu et manœuvré dans les tranchées et les boyaux, quasi à portée de voix du village. Il n'y a qu'à grimper directement, d'ici même, sur la route de Béthune, le long de laquelle rampe la tranchée et sous laquelle fouillent les alvéoles de nos abris – et qu'à descendre pendant quatre ou cinq cents mètres cette route, qui s'enfonce vers Souchez. Mais tous ces endroits-là sont régulièrement et terriblement repérés. Depuis leur recul, les Allemands ne cessent d'y envoyer de vastes obus qui tonitruent de temps en temps en nous secouant dans notre sous-sol et dont on aperçoit, dépassant les talus, tantôt ici, tantôt là, les grands geysers noirs, de terre et de débris, et les amoncellements verticaux de fumée, hauts comme des églises. Pourquoi bombardent-ils Souchez? On ne sait pas, car il n'y a plus personne ni plus rien dans le village pris et repris, et qu'on s'est si fort arraché les uns aux autres.
Mais ce matin, en effet, un brouillard intense nous enveloppe, et, à la faveur de ce grand voile que le ciel jette sur la terre, on peut se risquer… On est sûr, tout au moins, de ne pas être vu. Le brouillard obstrue hermétiquement la rétine perfectionnée de la saucisse qui doit être quelque part là-haut ensevelie dans l'ouate, et il interpose son immense paroi légère et opaque entre nos lignes et les observatoires de Lens et d'Angres d'où l'ennemi nous épie.
– Ça colle! dis-je à Poterloo.
L'adjudant Bartbe, mis au courant, remue la tête de haut en bas, et il abaisse les paupières pour indiquer qu'il ferme les yeux.
Nous nous hissons hors de la tranchée, et nous voilà tous les deux debout sur la route de Béthune.
C'est la première fois que je marche là pendant le jour. Nous ne l'avons jamais vue que de très loin, cette route terrible, que nous avons si souvent parcourue ou traversée par bonds, courbés dans l'ombre et sous les sifflements.
– Eh bien, tu viens, vieux frère?
Au bout de quelques pas, Poterloo s'est arrêté au milieu de la route où le coton du brouillard s'effiloche en longueur, il est là à écarquiller ses yeux bleu horizon, à entrouvrir sa bouche écarlate.
Ah! là là, ah! là là!… murmure-t-il.