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Le Feu (Journal d'une Escouade)

Электронная книга - «Le Feu (Journal d'une Escouade)». Краткое содержание книги:

'Le feu' a re?u le Prix Goncourt en 1916.
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Il ajouta:

– Tu m'diras – j'sais bien c'que tu vas m'dire – que les automobilistes et les artilleurs lourds ont pris à Verdun. C'est vrai, mais i's ont tout d'même le filon à côté d'nous. Nous, on est exposés toujours comme eux l'ont été une fois (et même on a en plus les balles et les grenades qu'i's n'ont pas). Les artilleurs lourds, i's ont élevé des lapins près d'leurs guitounes, et i's ont fait des omelettes pendant dix-huit mois. Nous, on est vraiment au danger; ceux qui y sont en partie, ou une fois, n'y sont pas. Alors, comme ça, tout le monde y serait: la bonne d'enfants qui navigue dans les rues d'Paris l'est aussi, pisqu'y a les taubes et les zeppelins, comme disait c't'andouille que parlait l'copain tout à l'heure.

– À la première expédition des Dardanelles, y a bien un pharmacien blessé par un éclat. Tu m'crois pas? C'est vrai pourtant, un officier à bordure verte, blessé!

– C'est l'hasard, comme j'l'écrivais à Mangouste, conducteur d'un cheval haut-le-pied à la section, et qui a été blessé, mais lui c'était par un camion.

– Mais oui, c'est tel que ça. Après tout, une bombe peut dégringoler sur une promenade à Paris, ou à Bordeaux.

– Oui, oui. Alors c'est trop facile de dire: «Faisons pas d'différence entre les dangers!» Minute. Depuis le commencement, y en a quelques-uns d'eux autres qui ont été tués par un malheureux hasard: de nous, y en a qué'qu's-uns qui vivent encore, par un hasard heureux. C'est pas pareil, ça, vu qu'quand on est mort c'est pour longtemps.

– Voui, dit Tirette, mais vous d'venez empoisonnants avec vos histoires d'embusqués. Du moment qu'on n'y peut rien, faudrait voir à tourner la page. Ça me fait penser à un ancien garde champêtre de Cherey, où on était l'mois dernier, qui marchait dans les rues de la ville en zyeutant partout pour dégoter un civil en âge de porter les armes, et qui flairait les fricoteurs comme un dogue. V'là-t-i' pas qu'i' s'arrête devant une forte commère qu'avait d'la moustache, et ne r'garde plus que c'te moustache et il l'engueule: «Tu n'pourrais pas être sur le front, toi?»

– Moi, dit Pépin, j'm'en fais pas pour les embusqués ou les demi-embusqués, pisque c'est perdre le temps qu'on a, mais où j'les ai à la caille, c'est quand i' crânent. J'suis d'l'avis d'Volpatte: qu'i's filonnent, bon, c'est humain, mais qu'après, i' viennent pas dire: «J'ai été un guerrier.» Tiens, les engagés, par exemple…

– Ça dépend des engagés. Ceux qui se sont engagés sans conditions, dans l'infanterie, moi, j' m'incline devant ces hommes-là, autant que d'vant ceux qui sont tués; mais les engagés dans les services ou les armes spéciales, même l'artillerie lourde, i' commencent à m'taper sur l'os. On les connaît, ceux-là! I's diront, en f'sant l'gracieux dans leur monde: «J'm'ai engagé pour la guerre. – Ah! comme c'est beau, c'que vous avez fait; vous avez, de votre propre volonté, affronté la mitraille! – Mais oui, madame la marquise, j'suis comme ça.» Eh, va donc, fumiste!

– J'connais un monsieur qui s'est engagé dans les parcs d'aviation. Il avait un bel uniforme: il aurait mieux fait de s'engager à l'Opéra-Comique.

– Oui, mais c'est toujours la même histoire. I' n'aurait pas pu dire après dans les salons: «Tenez, me v'la: regardez ma gueule d'engagé volontaire!»

– Qu'est-ce que j'dis «il aurait aussi bien fait!» Il aurait beaucoup mieux fait, oui. Au moins il aurait carrément fait rigoler les autres, au lieu d'les faire rire jaune.

– Tout ça, c'est d'la bath potiche peinte à neuf et bien décorée, de toutes sortes de décorations, mais qui ne va pas au feu.

– Si n'y avait qu'des gars comme ça, les Boches s'raient à Bayonne.

– Quand y a la guerre, on doit risquer sa peau, pas, caporal?

– Oui, dit Bertrand. Il y a des moments où le devoir et le danger c'est exactement la même chose. Quand le pays, quand la justice et la liberté sont en danger, ce n'est pas en se mettant à l'abri qu'on le défend. La guerre signifie au contraire danger de mort et sacrifice de la vie pour tout le monde, pour tout le monde: personne n'est sacré. Il faut donc y aller tout droit, jusqu'au bout, et non pas faire semblant de le faire, avec un uniforme de fantaisie. Les services de l'arrière, qui sont nécessaires, doivent être assurés automatiquement par les vrais faibles et les vrais vieux.

– Vois-tu, y a eu trop d'gens riches et à relations qui ont crié: «Sauvons la France! – et commençons par nous sauver!» À la déclaration de la guerre, y a eu un grand mouvement pour essayer de se défiler, voilà c'qu'y a eu. Les plus forts ont réussi. J'ai remarqué, moi, dans mon p'tit coin, qu'c'étaient surtout ceux qui gueulaient le plus, avant, au patriotisme… – En tout cas – comme ils disaient tout à l'heure, eux autres – si on s'carre à l'abri, la dernière vacherie qu'on puisse faire c'est d'faire croire qu'on a risqué. Pa'c que ceux qui risquent vraiment, j'te l'redis, méritent le même hommage que les morts.

– Et pis après? C'est toujours comme ça, mon vieux. Tu changeras pas l'homme.

– Rien à faire. Rouspéter, t'plaindre? Tiens, en fait d'plainte, t'as connu Margoulin?

– Margoulin, c'bon type de chez nous qu'on a laissé mourir sur le Crassier parc' qu'on l'a cru mort?

– Eh ben, lui voulait s'plaindre. Tous les jours i' parlait d'faire une réclamation sur tout ça là-dessus au capitaine, au commandant, et de d'mander qu'i' soit établi que chacun montera à son tour aux tranchées. Tu l'entendais dire après la croûte: «J'y dirai, vrai comme v'là un quart de vin là.» Et l'instant d'après: «Si j'y dis pas, c'est qu'jamais y a un quart de vin là.» Et si tu r'passais tu l'r'entendais: «Tiens, c'est-i' un quart de vin ça? Eh bien, tu verras si j'y dirai!» Totaclass="underline" i' n'a rien dit du tout. Tu m'diras: «Il a été tué.» C'est vrai, mais avant, il avait eu largement le temps de le faire deux mille fois s'il avait osé.

– Tout ça, ça m'emmerde, gronda Blaire, sombre, avec un éclair de fureur.

– Nous autres, on n'a rien vu – vu qu'on voit rien.

– Mais si on voyait!…

– Mon vieux, s'écria Volpatte, les dépôts, écoute bien c'que j'vais t'dire: faudrait détourner dans eux tous, tout partout, la Seine, la Garonne, le Rhône et la Loire pour les nettoyer. En attendant là-dedans, i's vivent, et même i's vivent bien, et i's vont roupiller tranquillement, chaque nuit, chaque nuit!

Le soldat se tut. Au loin, il voyait, lui, la nuit qu'on passe, recroquevillé, palpitant d'attention et tout noir, au fond du trou d'écoute dont se silhouette, tout autour, la mâchoire déchiquetée, chaque fois qu'un coup de canon jette son aube dans le ciel.

Cocon fit amèrement:

– Ça ne donne pas envie de mourir.

– Mais si, reprend placidement quelqu'un, mais si… N'exagère pas, voyons, peau d'hareng saur.

CHAPITRE DIXIÈME Argoval

Le crépuscule du soir arrivait du côté de la campagne. Une brise douce, douce comme des paroles, l'accompagnait.

Dans les maisons posées le long de cette voie villageoise – grande route habillée sur quelques pas en grande rue – les chambres, que leurs fenêtres blafardes n'alimentaient plus de la clarté de l'espace, s'éclairaient de lampes et de chandelles, de sorte que le soir on sortait pour aller dehors, et qu'on voyait l'ombre et la lumière changer graduellement de place.

Au bord du village, vers les champs, des soldats déséquipés erraient, le nez au vent. Nous finissions la journée en paix. Nous jouissions de cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté quand on est vraiment las. Il faisait beau; l'on était au commencement du repos, et on rêvait. Le soir semblait aggraver les figures avant de les assombrir, et les fronts réfléchissaient la sérénité des choses.

Le sergent Suilhard vint à moi et me prit par le bras. Il m'entraîna.

– Viens, me dit-il, je vais te montrer quelque chose.

Les abords du village abondaient en rangées de grands arbres calmes, qu'on longeait, et, de temps en temps, les vastes ramures, sous l'action de la brise, se décidaient à quelque lent geste majestueux.

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