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Le Feu (Journal d'une Escouade)

Электронная книга - «Le Feu (Journal d'une Escouade)». Краткое содержание книги:

'Le feu' a re?u le Prix Goncourt en 1916.
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– I's appellent la baïonnette Rosalie, pas?

– Oui, ces empaillés-là. Mais pendant l'dîner, ces messieurs parlaient surtout d'eux. Chacun, pour expliquer qu'i' n'était pas ailleurs, disait, en somme, tout en disant aut' chose et tout en mangeant comme un ogre: «Moi, j'suis malade, moi, j'suis affaibli, r'gardez-moi c'te ruine; moi, j'suis gaga.» I's allaient chercher des maladies dans l'fond d'eux pour s'en affubler: «J'voulais partir pour la guerre, mais j'ai une hernie, deux hernies, trois hernies.» Ah! non, c'gueuleton! Les circulaires qui parlent d'expédier tout le monde, expliquait un loustic, c'est comme les vaudevilles, qu'il expliquait: y a toujours un dernier acte qui vient r'arranger tout le mic-mac du reste. C'troisième acte, c'est le paragraphe: «… à moins que les besoins du service s'y opposent…» Y en a un qui racontait: «J'avais trois amis sur qui j'comptais pour un coup d'épaule. Je voulais m'adresser à eux: l'un après l'autre un peu avant que j'fasse la demande, i's ont été tués à l'ennemi; croyez-vous, qu'i' disait, que j'ai pas de chance!» Un autre expliquait à un autre que, quant à lui, il aurait bien voulu partir, mais que le médecin-major l'avait pris à bras-le-corps pour le retenir de force au dépôt dans l'auxiliaire. «Eh bien, qu'i' disait, j'me suis résigné. Après tout, j'rendrai plus d'services en mettant mon intelligence au service du pays qu'en portant l'sac.» Et c'lui qu'était à côté faisait: «Oui», avec sa tirelire qu'était plumée en haut. Il avait bien consenti à aller à Bordeaux pendant l'moment où les Boches approchaient de Paris et où alors Bordeaux était devenu la ville chic, mais après il était carrément revenu en avant, à Paris, et disait quéqu'chose comme ça: «Moi j'suis utile à la France avec mon talent qu'i' faut absolument que j'conserve à la France.»

» I's parlaient d'autres qu'étaient pas là: du commandant qui s'mettait à avoir un caractère impossible et i's expliquaient que tant plus i' d'venait ramolli, tant plus i' d'venait dur; d'un général qui faisait des inspections inattendues à cette fin de débusquer le monde, mais qui, depuis huit jours, était au pieu, très malade. «Il va mourir sûrement; son état n'inspire plus aucune inquiétude», qu'i's disaient, en fumant des cigarettes que des poires de la haute envoient aux dépôts pour les soldats du front. «Tu sais, qu'on disait, le tout p'tit Frazy, qui est si mignon, c'chérubin, il a enfin trouvé un filon pour rester: on a demandé des tueurs de bœufs à l'abattoir, et il s'est fait embaucher là-dedans par protection, quoique licencié en droit et malgré qu'i' soit clerc de notaire. Quant au fils Flandrin, il a réussi à s'faire nommer cantonnier. – Cantonnier, lui? tu crois qu'on va l'laisser? – Bien sûr, répond un d'ces couillons, cantonnier c'est pour longtemps…»

– Tu parles d'imbéciles, gronde Marthereau.

– Et ils étaient tous jaloux, je n'sais pas pourquoi, d'un nommé Pourin: «Autrefois i' m'nait la grande vie parisienne: i' déjeunait et dînait en ville. I' faisait dix-huit visites par jour. I' papillonnait dans les salons depuis five o'clock jusqu'à l'aube. Il était infatigable pour conduire les cotillons, organiser des fêtes, avaler des pièces de théâtre, sans compter les parties d'auto, le tout plein d'champagne. Mais v'là la guerre. Alors il n'est plus capable, le pauvre petit, de veiller un peu tard à un créneau et d'couper du fil de fer. Il lui faut rester tranquillement au chaud. Et puis, lui, un Parisien, aller en province, s'enterrer dans la vie des tranchées? Jamais de la vie! «J'comprends, moi, répondait un mec, qu'ai trente-sept ans, j'suis arrivé à l'âge de m'soigner!» Et pendant que c't'individu disait ça, j'pensais à Dumont, l'garde-chasse, qu'avait quarante-deux ans, qui a été défoncé auprès d'moi sur la cote 132, si près, qu'après que l'paquet de balles qui lui est entré dans la tête, mon corps remuait du tremblement du sien.

– Et comment qu'i's étaient avec toi, ces gibiers?

– I's' foutaient d'moi, mais ne l'montraient pas trop: de temps en temps seulement, quand i's pouvaient pus s' r'tenir. I's me r'gardaient du coin de l'œil et faisaient surtout attention de n'pas m'toucher en passant, parce que j'étais encore sale de la guerre.

» Ça m'dégoûtait un peu d'être au milieu de c't'amoncellement de g'noux creux, mais je m'disais: «Allons, t'es d'passage, Firmin.» Y a qu'une fois j'ai failli m'fout' en rogne, c'est quand un a dit: «Plus tard, quand on r'viendra, si on r'vient». Ça non! Il n'avait pas le droit de dire ça. Des phrases comme ça, pour les avoir au bec, i' faut les mériter: c'est comme une décoration. J'veux bien qu'on filoche, mais pas qu'on joue à l'homme exposé quand on a foutu l'camp, avant d'partir. Et tu les entendais aussi raconter des batailles, car i's sont au courant mieux qu'toi des grands machins et d'la façon dont s'goupille la guerre, et après, quand tu r'viendras, si tu r'viens, c'est toi qu'auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta p'tite vérité.

» Ah! ce soir-là, mon vieux, ces têtes dans la fumée des lumières, la ribouldingue de ces gens qui jouissaient de la vie, qui profitaient de la paix! On aurait dit un ballet d'théâtre, une fantasmagorie. Y en avait, y en avait… Y en a encore des cent mille», conclut enfin Volpatte, ébloui.

Mais les hommes qui payaient de leur force et de leur vie la sécurité des autres s'amusaient de la colère qui l'étouffait, l'acculait dans son coin et le submergeait sous des spectres embusqués.

– Heureusement qu'i' nous parle pas des ouvriers d'usine qu'ont fait leur apprentissage à la guerre et d'tous ceux qui sont restés chez eux sous des prétextes de défense nationale mis sur pattes en cinq sec! murmura Tirette. I' nous jamberait avec ça jusqu'à la Saint-Saucisson.

– Tu dis qu'y en a des cent mille, peau d'mouche, railla Barque. Eh bien, en 1914, t'entends bien? Millerand, le ministre de la Guerre, a dit aux députés: «Il n'y a pas d'embusqués.»

– Millerand, grogna Volpatte, mon vieux, je l'connais pas, c't'homme-là, mais, s'il a dit ça, c'est vraiment un salaud!

– Mon vieux, les autres, i's font c'qui veul't dans leur pays, mais chez nous, et même dans un régiment en ligne, y a des filons, des inégalités.

– On est toujours, dit Bertrand, l'embusqué de quelqu'un.

– Ça c'est vrai: n'importe comment tu t'appelles, tu trouves, toujours, toujours, moins crapule et plus crapule que toi.

– Tous ceux qui chez nous ne montent pas aux tranchées, ou ceux qui ne vont jamais en première ligne ou même ceux qui n'y vont que de temps en temps, c'est, si tu veux, des embusqués et tu verrais combien y en a, si on ne donnait des brisques qu'aux vrais combattants.

– Y en a deux cent cinquante par régiment de deux bataillons, dit Cocon.

– Y a les ordonnances, et à un moment, y avait même les tampons des adjudants.

– Les cuistots et les sous-cuistots.

– Les sergents-majors et le plus souvent les fourriers.

– Les caporaux d'ordinaire et les corvées d'ordinaire.

– Qué'ques piliers de bureau et la garde du drapeau.

– Les vaguemestres.

– Les conducteurs, les ouvriers et toute la section, avec tous ses gradés, et même les sapeurs.

– Les cyclistes.

– Pas tous.

– Presque tout le service de santé.

– Pas des brancardiers, bien entendu, puisque non seulement i's font un foutu métier, mais qu'i's s'logent avec les compagnies et en cas d'assaut, chargent avec leur brancard; mais les infirmiers.

– C'est presque tous curés, surtout à l'arrière. Parce que, tu sais, les curés qui portent le sac, j'en ai pas vu lourd, et toi?

– Moi non plus. Dans les journaux, mais pas ici.

– Y en a eu, i' paraît.

– Ah!

– C'est égal! L'fantassin i' prend qu'èque chose dans guerre-là.

– Y en a d'autres aussi qui sont exposés. Y en a pas qu'pour nous!

– Si, dit âprement Tulacque, y en a presque que pour nous!

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