Historiettes, Contes Et Fabliaux
- Автор: de Sade Marquis Alphonse Francois
- Язык: французский
- Жанр: Романы для взрослых
Электронная книга - «Historiettes, Contes Et Fabliaux». Краткое содержание книги:
Toute la compagnie arrive sur le sommet de la tour, on s’arme de lunettes, le ballon part.
– Apercevez-vous? se dit-on mutuellement.
– Pas encore.
– Si fait, je vois.
– Non, ce n’est pas cela.
– Je vous demande pardon, à gauche, à gauche, fixez-vous vers l’orient.
– Ah! je le tiens, s’écrie le président tout enthousiasmé, je le tiens, mes amis, dirigez-vous sur moi… un peu plus près de Mercure, pas si loin que Mars, très au-dessous de l’ellipse de Saturne, là, ah, grand Dieu, que c’est beau!
– Je vois comme vous, président, dit le marquis, c’est en vérité une chose superbe, apercevez-vous la conjonction?
– Je la tiens au bout de ma lunette.
Et le ballon passant en ce moment au-dessus de la tour:
– Eh bien, dit le marquis, les avis que nous avons reçus ont-ils tort, et ne voilà-t-il pas Vénus au-dessus du Capricorne?
– Rien de plus sûr, dit le président, c’est le plus beau spectacle que j’ai vu de ma vie.
– Qui sait, dit le marquis, si vous serez toujours obligé de monter si haut pour le voir à votre aise.
– Ah! marquis, que vos plaisanteries sont hors de propos dans un si beau moment…
Et le ballon se perdant alors dans l’obscurité, chacun descendit fort content du phénomène allégorique que l’art venait de prêter à la nature.
– En vérité, je suis désolé que vous ne soyez pas venue partager avec nous le plaisir que nous a donné cet événement, dit M. de Fontanis à sa femme qu’il retrouva au lit en rentrant, il est impossible de rien voir de plus beau.
– Je le crois, dit la jeune femme, mais on m’a dit qu’il y avait à cela tout plein de choses immodestes que dans le fond, je ne suis nullement fâchée de n’avoir point vues.
– Immodestes, dit le président en ricanant avec tout plein de grâces… eh, point du tout, c’est une conjonction, y a-t-il rien de plus dans la nature? C’est ce que je voudrais bien qui se passât enfin entre nous, et ce qui se fera quand vous voudrez; mais dites-moi là, en bonne conscience, souveraine directrice de mes pensées… n’est-ce pas assez faire languir votre esclave et ne lui accorderez-vous pas bientôt la récompense de ses peines?
– Hélas, mon ange, lui dit amoureusement sa jeune épouse, croyez que j’en ai pour le moins autant d’empressement que vous, mais vous voyez mon état… et vous le voyez sans le plaindre, cruel, quoiqu’il soit absolument votre ouvrage: moins de tourment pour ce qui vous intéresse, et je m’en porterais beaucoup mieux.
Le président était aux nues de s’entendre cajoler de la sorte, il se pavanait, il se redressait, jamais robin, pas même ceux qui viennent de pendre, n’avait encore eu le cou si roide. Mais comme avec tout cela les obstacles se multipliaient du côté de Mlle de Téroze, et que de celui de Lucile on faisait au contraire le plus beau jeu du monde, Fontanis ne balança point à préférer les myrtes fleuris de l’amour aux roses tardives de l’hymen; l’une ne peut pas me fuir, se disait-il, je l’aurai toujours quand je voudrai, mais l’autre n’est peut-être ici que pour un instant, il faut se presser d’en tirer parti; et d’après ces principes, Fontanis ne perdait aucune des occasions qui pouvait avancer ses affaires.
– Hélas, monsieur, lui disait un jour cette jeune personne avec une candeur feinte, ne deviendrai-je pas la plus malheureuse des créatures si je vous accorde ce que vous exigez… lié comme vous l’êtes, pourrez-vous jamais réparer le tort que vous ferez à ma réputation?
– Qu’appelez-vous réparer? on ne répare point dans ce cas-là, nous n’aurons pas plus à réparer l’un que l’autre, c’est ce qui s’appelle un coup d’épée dans l’eau; il n’y a jamais rien à craindre avec un homme marié, parce qu’il est le premier intéressé au secret, moyennant quoi ça ne vous empêchera pas de trouver un époux.
– Et la religion et l’honneur, monsieur…
– Misères que tout cela, mon cœur, je vois bien que vous êtes une Agnès et que vous avez besoin d’être quelque temps à mon école; ah! comme je ferai disparaître tous ces préjugés de l’enfance.
– Mais j’avais cru que votre état vous engageait à les respecter.
– Mais vraiment oui, à l’extérieur, nous n’avons que l’extérieur pour nous, il faut bien au moins en imposer par là, mais une fois dépouillés de ce vain décorum qui nous oblige à des égards, nous ressemblons en tout au reste des mortels. Eh, comment pourriez-vous nous croire à l’abri de leurs vices? Nos passions bien plus échauffées par le récit ou le tableau perpétuel des leurs, ne mettent de différence entre eux et nous que par les excès qu’ils méconnaissent et qui font nos délices journalières; presque toujours à l’abri des lois dont nous faisons frémir les autres, cette impunité nous enflamme et nous n’en devenons que plus scélérats…
Lucile écoutait toutes ces futilités et quelque horreur que lui inspirassent et le physique et le moral de cet abominable personnage, elle continuait de lui offrir des facilités, parce que la récompense qui lui était promise n’était qu’à ces conditions. Plus les amours du président avançaient, plus sa fatuité le rendait insoutenable: il n’y a rien de plaisant dans le monde comme un robin amoureux, c’est le tableau le plus achevé de la gaucherie, de l’impertinence et de la maladresse. Si le lecteur a quelquefois vu le dindon prêt à multiplier son espèce, il a de l’esquisse qu’on voudrait lui offrir la plus complète des idées. Telles précautions qu’il prît pour se déguiser un jour que son insolence le mettait pourtant trop à découvert, le marquis voulut l’entreprendre à table et l’humilier devant sa déesse.
– Président, lui dit-il, je reçois à l’instant des nouvelles affligeantes pour vous.
– Comment donc?
– On assure que le Parlement d’Aix va être supprimé; le public se plaint qu’il est inutile, Aix a bien moins besoin d’un parlement que Lyon, et cette dernière ville, beaucoup trop loin de Paris pour en dépendre, englobera toute la Provence; elle la domine, elle est positivement placée comme il le faut pour recéler dans son sein les juges d’une province aussi importante.
– Cet arrangement n’a pas le sens commun.
– Il est sage, Aix est au bout du monde, quelle que soit la partie qu’habite un Provençal, il n’y en a point qui n’aimât mieux venir à Lyon pour ses affaires, que dans votre bourbier d’Aix; des chemins épouvantables, point de pont sur cette Durance qui comme vos têtes se dérange neuf mois de l’année, et puis des torts particuliers, je ne vous le cache pas; d’abord on blâme votre composition, il n’y a pas, dit-on, dans tout le Parlement d’Aix un seul individu qui puisse se nommer… des marchands de thon, des matelots, des contrebandiers, en un mot une troupe de coquins méprisables à laquelle la noblesse ne veut point avoir affaire et qui vexe le peuple pour se dédommager du discrédit dans lequel elle est, des ganaches, des imbéciles… pardon, président, moi, je vous dis ce qu’on m’écrit, je vous ferai lire la lettre après dîner, des faquins en un mot qui poussent le fanatisme et le scandale jusqu’à laisser dans leur ville tout comme une preuve de leur intégrité, un échafaud toujours prêt, qui n’est qu’un monument de leur plat rigorisme, dont le peuple devrait arracher les pierres pour lapider les insignes bourreaux qui osent avec cette insolence lui présenter toujours des fers; on s’étonne qu’il ne l’ait pas encore fait, et l’on prétend que ça ne peut tarder… une foule d’arrêts injustes, une affectation de sévérité dont l’objet est de se faire passer tous les crimes législatifs qu’il leur plaît de commettre; des choses bien plus sérieuses enfin à réunir à tout ceci… ennemis décidés de l’État, et cela dans tous les siècles, ose-t-on dire ouvertement. L’horreur publique qu’inspirèrent vos exécrations de Mérindol, n’est pas encore éteinte dans les cœurs; ne donnâtes-vous point en ce temps le spectacle le plus horrible qu’il soit possible de peindre, peut-on se figurer sans frémir, les dépositaires de l’ordre, de la paix et de l’équité, courant la province comme des frénétiques, le flambeau d’une main, le poignard de l’autre, brûlant, tuant, violant, massacrant tout ce qui se présente, comme une troupe de tigres enragés qui serait échappée des bois, appartient-il à des magistrats de se conduire de cette manière? On rappelle aussi plusieurs circonstances où vous vous refusâtes opiniâtrement à secourir le roi dans ses besoins, vous fûtes différentes fois prêts à faire révolter la province plutôt que de vous laisser comprendre dans le rôle des impositions; croyez-vous qu’on a oublié cette malheureuse époque, où sans qu’aucun danger vous menaçât, vous vîntes à la tête des citoyens de votre ville en apporter les clefs au connétable de Bourbon qui trahissait son roi, et celle où frémissant de la seule approche de Charles Quint, vous vous pressâtes de lui rendre hommage et de le faire entrer dans vos murs, ne sait-on pas que ce fut au sein du Parlement d’Aix que se fomentèrent les premières semences de la Ligue et qu’en tous les temps en un mot, on ne trouva dans vous que des factieux ou des rebelles, que des meurtriers ou des traîtres? Vous le savez mieux que qui que ce soit, messieurs les magistrats provençaux, quand on a envie de perdre quelqu’un, on cherche tout ce qu’il a pu faire autrefois, on rappelle avec soin tous ses anciens torts pour aggraver la somme des nouveaux: ne vous étonnez donc pas qu’on se comporte avec vous, comme vous l’avez fait avec les malheureux qu’il vous a plu d’immoler à votre pédantisme; apprenez-le, mon cher président, il n’est pas plus permis à un corps qu’à un particulier d’outrager un citoyen honnête et tranquille, et si ce corps s’avise d’une pareille inconséquence, qu’il ne s’étonne pas de voir toutes les voix s’élever contre lui, et réclamer les droits du faible et de la vertu contre le despotisme et l’iniquité.