Historiettes, Contes Et Fabliaux
- Автор: de Sade Marquis Alphonse Francois
- Язык: французский
- Жанр: Романы для взрослых
Электронная книга - «Historiettes, Contes Et Fabliaux». Краткое содержание книги:
Le comte de Dorci était connu dans Rouen, il y était aimé, sa naissance, son grade, tout fit ouvrir les yeux; on s’aperçut qu’on avait été un peu vite dans la procédure de ce Christophe, les informations recommencèrent, le comte paya tous les nouveaux frais de perquisitions et de recherches; insensiblement il ne se trouva plus une seule preuve à la charge de l’accusé. Ce fut alors que le comte de Dorci envoya le frère d’Annette à sa mère et à sa sœur en leur recommandant de se tranquilliser, et les assurant que sous peu elles reverraient en pleine liberté celui dont les malheurs les intéressaient.
Tout alla donc le mieux du monde, lorsque le comte reçut un billet anonyme, contenant le peu de mots qu’on va lire:
«Abandonnez sur-le-champ l’affaire que vous suivez, renoncez à toute perquisition du meurtrier de l’homme de la forêt; vous creusez vous-même l’abîme où vous allez vous engloutir… Combien vos vertus vont vous coûter cher! Cruel homme, que je vous plains… mais il n’est peut-être plus temps. Adieu.»
Le comte éprouva un frémissement si terrible à la lecture de ce billet, qu’il pensa s’en évanouir; en réunissant ce que contenait ce fatal écrit au pressentiment qu’il avait éprouvé, il vit bien que quelque chose de sinistre le menaçait infailliblement. Il resta dans la ville, mais il ne se mêla plus de rien… Juste ciel! on avait eu raison de le lui dire… il n’était plus temps, il en avait trop fait, ses cruelles démarches n’avaient que trop réussi.
A huit heures du matin, le quinzième jour de son arrivée à Rouen, un conseiller au Parlement de sa connaissance demande à lui parler, et l’abordant avec précipitation:
– Partez, mon cher comte, partez à la minute même! lui dit ce magistrat tout ému, vous êtes le plus infortuné de tous les êtres; puisse votre malheureuse aventure s’anéantir de la mémoire des hommes! en les convainquant des dangers de la vertu, elle leur en ferait abandonner le culte. Ah! s’il était possible de croire la providence injuste, ce serait bien sûrement aujourd’hui!
– Vous m’effrayez, monsieur! expliquez-vous, de grâce, que m’arrive-t-il?
– Votre protégé est innocent, les portes vont lui être ouvertes, vos recherches ont fait trouver le coupable… Au moment où je vous parle il est déjà dans nos prisons: ne m’en demandez pas davantage.
– Parlez, monsieur, parlez! enfoncez le poignard dans mon cœur… Eh bien, ce coupable?
– C’est votre frère.
– Lui, grand Dieu!…
Et Dorci tomba sans mouvement; on fut plus de deux heures sans pouvoir le rappeler au jour. Il reprit enfin connaissance dans les bras de cet ami qui, par des motifs d’alliance, ne se trouvait pas au nombre des juges et put, quand le comte eut rouvert les yeux, lui apprendre au moins ce qui suit.
L’homme tué était le rival du marquis; tous deux revenaient ensemble de l’Aigle; chemin faisant, quelques propos avaient amené la dispute; le marquis, furieux de ne pouvoir engager son ennemi à se battre, reconnaissant qu’il était aussi lâche que fourbe, l’avait culbuté de son cheval dans un mouvement de colère, et avec le sien lui avait passé sur le ventre. Le coup fait, le marquis voyant son adversaire sans vie, avait perdu totalement la tête et au lieu de se sauver, il s’était contenté de tuer le cheval du gentilhomme, d’en cacher le corps dans un étang, et de là il était effrontément revenu dans la petite ville où demeurait sa maîtresse, quoiqu’en partant il eût répandu qu’il s’en absentait pour un mois. En le revoyant, on lui avait demandé des nouvelles de son rivaclass="underline" il n’avait, disait-il, voyagé qu’une heure avec lui, ensuite chacun avait pris une route différente. Quand on apprit dans cette ville la mort du rival et l’histoire du bûcheron accusé de l’avoir tué, le marquis écouta tout sans se troubler et raconta lui-même l’aventure comme tout le public, mais les démarches secrètes du comte produisant des recherches plus exactes, tous les soupçons tombèrent alors sur le marquis. Il ne lui fut plus possible de se défendre, il ne l’essaya pas; capable d’une vivacité, mais nullement fait pour le crime, il avoua tout à l’exempt du prévôt qui vint lui faire quelques questions, il se laissa arrêter et dit qu’on pouvait faire de lui tout ce qu’on voudrait. Ignorant la part que son frère avait à tout ceci, le croyant bien tranquille dans son château où il pensait même à le rejoindre incessamment, il demandait pour toute grâce, si cela était possible, que ses malheurs fussent cachés à ce frère qu’il adorait et que cette cruelle aventure précipiterait au tombeau! A l’égard de l’argent pris sur le cadavre, il avait été dérobé sans doute par quelque braconnier qui s’était bien gardé de rien dire. On avait enfin amené le marquis à Rouen, il y était quand on vint tout apprendre au comte.
Dorci, un peu revenu du premier choc de son abattement, fit tout au monde, et par lui-même et par ses amis, pour sauver son misérable frère; on le plaignit, mais on ne l’écouta point. On lui refusa même la satisfaction d’embrasser ce malheureux ami, et, dans un état difficile à peindre, il quitta Rouen le propre jour de l’exécution du mortel de l’univers qui lui fût le plus précieux et le plus sacré, et que lui-même traînait à l’échafaud; il revint un instant dans sa terre, mais avec le projet de la quitter bientôt pour toujours.
Annette n’avait que trop appris quelle victime s’immolait à la place de celle qui possédait ses vœux. Elle osa paraître au château de Dorci, elle y vint avec son père; tous deux se précipitent aux pieds de leur bienfaiteur, et frappant la terre de leur front, ils supplient le comte de faire aussitôt couler leur sang en dédommagement de celui qu’il a répandu pour les servir; s’il ne veut pas se faire cette justice, ils le conjurent de leur permettre d’user au moins leurs jours à le servir sans gages.
Le comte, aussi prudent au sein de l’infortune que bienfaisant dans la prospérité, mais dont le cœur endurci par l’excès de ses maux ne peut plus comme autrefois s’ouvrir au sentiment qui lui coûte aussi cher, ordonne au bûcheron et à sa fille de se retirer, et leur souhaite de jouir tous deux, aussi longtemps qu’il leur sera possible, d’un bienfait qui lui enlève pour toujours l’honneur et le repos. Ces malheureux n’osèrent répliquer, ils disparurent.
Le comte laissa de son vivant ses biens à ses plus proches héritiers, sous la seule charge d’une pension de mille écus qu’il fut manger dans une retraite impénétrable aux yeux des hommes, où il mourut, au bout de quinze ans d’une vie sombre et triste, dont tous les instants furent marqués par des actes de désespoir et de misanthropie.
1788