LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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Catherine interrompit le discours de mon bon maître en chantant d'une voie aiguë:
—… Je contribue, poursuivit mon bon maître, au trésor de connaissances amassé par de doctes hommes, et j'apporte ma pierre au monument de la véritable histoire qui est celle des maximes et des opinions, plutôt que des guerres et des traités. Car, monsieur, la noblesse de l'homme…
Catherine reprit:
Et mon bon maître disait cependant:
—… Est la pensée. Et à cet égard il n'est pas indifférent de savoir quelle idée cet Égyptien se faisait de la nature des métaux et des qualités de la matière.
M. l'abbé Jérôme Coignard but un grand coup de vin pendant que
Catherine chantait encore:
—L'abbé, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous déraisonnez. J'étais, en Italie, dans la guerre de succession, sous les ordres d'un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c'était un imbécile. Pourquoi traduire Zozime?
—Si vous voulez tout savoir, dit mon bon maître, j'y trouve quelque sensualité.
—A la bonne heure! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche, qui en ce moment caresse ma maîtresse, peut-il vous aider?
—Par la connaissance du grec, dit mon bon maître, que je lui ai donnée.
M. d'Anquetil se tournant vers moi:
—Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec! Vous n'êtes donc pas gentilhomme?
—Monsieur, répondis-je, mon père est porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens.
—Il m'est donc impossible de vous tuer, me répondit-il. Veuillez m'en excuser. Mais, l'abbé, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous croyais un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre pour mon aumônier quand j'aurai une maison.
Cependant, M. l'abbé Coignard buvait à même la bouteille, et
Catherine, penchée à mon oreille, me disait:
—Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous.
Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetèrent dans un trouble extrême. Catherine acheva de me griser en me faisant boire dans son verre, ce qui ne fut pas remarqué dans la confusion d'un souper qui avait beaucoup échauffé toutes les têtes.
M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, à partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je vis toutefois que Catherine ayant traîtreusement versé un verre de vin dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M. d'Anquetil riposta en répandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une espèce de figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naïades. Elle en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions.
A ce même moment nous entendîmes des coups frappés avec le marteau de la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurâmes soudain immobiles et muets comme des convives enchantés.
Les coups redoublèrent bientôt de force et de fréquence. Et M. d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut, avec d'affreux jurements, quel pouvait bien être ce fâcheux. Mon bon maître, à qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravité:
—Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif vulgaire et peut-être ridicule! Ne cherchons pas à la connaître, et tenons ces coups pour frappés à la porte de nos âmes endurcies et corrompues. Disons-nous, à chaque coup qui retentît: Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et de songer à notre salut, que nous négligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous méprisions les biens de ce monde; celui-ci est pour songer à l'éternité. De la sorte, nous aurons tiré tout profit possible d'un événement d'ailleurs mince et frivole.
—Vous êtes plaisant, l'abbé, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont défoncer la porte.
Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre.
—Ce sont des brigands, s'écria la fille mouillée. Jésus! nous allons être massacrés; c'est notre punition pour avoir renvoyé le petit frère. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons dont on chasse un capucin.
—La bête! répliqua d'Anquetil. Ce damné frocard lui fait croire toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus discrets. C'est plutôt le guet.
—Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine.
—Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons.
Mon bon maître mit une bouteille dans l'une de ses poches par précaution et une autre bouteille dans l'autre poche, pour l'équilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les coups du frappeur furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut réveillait les vertus militaires, s'écria:
—Je vais reconnaître l'ennemi.
Il courut en trébuchant à la fenêtre où il avait naguère souffleté largement sa maîtresse, et puis revint dans la salle à manger en éclatant de rire.
—Ah! ah! ah! s'écria-t-il, savez-vous qui frappe? C'est M. de la Guéritaude en perruque à marteau, avec deux grands laquais portant des torches ardentes.
—Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couché avec sa vieille femme.
—C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fantôme très ressemblant. Encore faut il croire que ce fantôme a pris la perruque du partisan. Un spectre même ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule.
—Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine.
Est-ce vraiment M. de la Guéritaude?
—C'est lui-même, Catherine, si j'en crois mes yeux.
—Je suis perdue, s'écria la pauvre fille. Les femmes sont bien malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses armoires?
—Cela se pourrait faire, dit M. l'abbé Coignard; mais comment y renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart éventrées ou tout au moins égueulées, les débris de la dame-jeanne que monsieur m'a jetée à la tête, cette nappe, ce pâté, ces assiettes, ces flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l'effet du vin dont elle est trempée, ne forme plus qu'un voile transparent et rose autour de sa beauté?
—Il est vrai que cet imbécile a mouillé ma chemise, dit Catherine, et que je m'enrhume. Mais il suffirait peut-être de cacher M. d'Anquetil dans la chambre haute. Je ferai passer l'abbé pour mon oncle et monsieur Jacques pour mon frère.
—Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-même prier M. de la
Guéritaude de venir souper avec nous.
Nous le pressâmes, mon bon maître, Catherine et moi, de n'en rien faire, nous l'en suppliâmes, nous nous suspendîmes à son cou. Ce fut en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degrés. Nous le suivîmes en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la Guéritaude s'y trouvait, tel qu'il nous l'avait décrit, avec sa perruque, entre deux laquais armés de torches. M. d'Anquetil le salua avec cérémonie et lui dit: