Entre mes mains le bonheur se faufile
- Автор: Мартен-Люган Аньес
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Michel LAFON
- ISBN: 978-2749922096
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Entre mes mains le bonheur se faufile». Краткое содержание книги:
Aujourd’hui, la jeune femme étouffe dans son carcan de province, son mari la délaisse, sa vie semble s’être arrêtée. Mais une révélation va pousser Iris à reprendre en main son destin. Dans le tourbillon de Paris, elle va courir le risque de s’ouvrir au monde et faire la rencontre de Marthe, égérie et mentor, troublante et autoritaire…
Portrait d’une femme en quête de son identité, ce roman nous entraîne dans une aventure diabolique dont, comme son héroïne, le lecteur a du mal à se libérer.
Je l’imaginais déjà au milieu de sa cour.
— Tu ne peux pas être sage, c’est toi-même qui le dis, ajoutai-je en le regardant.
— Avec toi, c’était bien d’être désobéissant.
Il me fit un clin d’œil.
— J’ai joué mon rôle de chevalier servant, te voilà arrivée à destination.
On y était. Déjà. Devant la porte cochère. Face à face. Gabriel me sourit, moi, je n’en avais plus la force.
— Je ne suis pas près de te revoir, constata-t-il.
Je secouai la tête. Il ne souriait plus, il ne riait plus.
— Iris, je…
Il s’ébouriffa les cheveux.
— Tu vas me manquer, le coupai-je. Plus que tu ne l’imagines.
Ce fut plus fort que moi, je me jetai dans ses bras. Je me nichai contre son cou, contre lui, contre sa peau. Il me serra fort et enfouit son visage dans mes cheveux.
— Je ne veux pas te laisser, lui murmurai-je.
— Je sais…
Il se redressa, je me détachai de lui. Il prit mon visage entre ses mains. Elles étaient douces. Je posai les miennes sur les siennes et les caressai. Avec son pouce, il essuya mes traîtresses de larmes qui coulaient toutes seules, il souffla doucement sur ma peau pour dégager mes cheveux. Il sourit tristement.
– Ça aurait été bien, même très bien, me dit-il.
— Je crois.
Il soupira et riva son regard au mien.
— On a réussi à voler beaucoup de moments extraordinaires, et ce n’était pas prévu au programme… mais on sait aussi que c’est impossible entre nous. Tu as ta vie, j’ai la mienne. On a plutôt de la chance tous les deux, chacun dans son style.
Il me reprit dans ses bras. Je nichai à nouveau mon visage dans son cou pour m’imprégner de lui, de son parfum.
— Iris, il faut que tu rentres chez toi, sinon, on ne va pas y arriver.
Je le lâchai, il posa son front contre le mien. Nous nous regardâmes dans les yeux. Notre respiration s’accéléra. Gabriel posa ses lèvres quelques secondes sur les miennes. Je frissonnai des pieds à la tête.
— Je prends juste le goût de tes lèvres.
Il recommença, et je pressai ma bouche contre la sienne. Il mit fin à notre chaste baiser.
— Rentre auprès de ton mari.
Je m’arrachai à lui.
— Gabriel, je…
— Chut…
J’ouvris la porte, lui jetai un dernier regard et pénétrai dans la cour. Une fois seule, je m’écroulai le dos contre la porte. Je venais de laisser une partie de moi sur le trottoir. Le bois trembla. Un coup venait d’être porté. Mon Dieu, faites qu’il s’en aille, pensai-je, sinon je ne tiendrai pas. Après ce qui me sembla une éternité, la moto démarra. Gabriel partit en trombe.
Cinq minutes passèrent avant que je prenne le chemin de l’ascenseur en titubant. J’étais ivre de tristesse, le sentiment de gâchis, de culpabilité me donnait le vertige. Je resterais coupée en deux à vie. L’Iris de Pierre. L’Iris de Gabriel. Deux hommes, deux amours. Je rirais au nez de quiconque me dirait que l’on ne peut aimer deux personnes à la fois. Si, c’était tout à fait possible. Sauf qu’on n’aimait pas de la même façon. Avec Pierre, c’était un amour routinier, rassurant. Avec Gabriel, un amour explosif, sur le fil, un amour en terre inconnue. Ses lèvres n’avaient pas déclenché le sentiment de sécurité que me procuraient celles de Pierre. Elles m’avaient fait vibrer comme j’ignorais que ce fût possible, et j’y avais à peine goûté.
Arrivée dans mon studio, je balançai mes chaussures et me couchai sans me déshabiller. Je me mis en boule. J’allais pleurer toute la nuit s’il le fallait sur mon amour perdu, mon amour impossible. Demain, à mon réveil, j’enfouirais Gabriel au plus profond de mon cœur. Je conserverais son souvenir, les moments passés ensemble précieusement. Un peu comme un trésor.
— 9 —
Comme prévu, Pierre m’attendait sur le quai de la gare le lendemain matin. Il attrapa mes valises pour m’aider à descendre du train. Puis il me serra dans ses bras. Cette effusion en public n’était pas son genre.
— Je suis tellement heureux que tu sois là, me dit-il avant de m’observer de longues secondes. Tu as l’air fatigué…
Je passai ma main dans mes cheveux.
— Je me suis couchée tard hier soir.
— Dernière soirée parisienne ?
— Exactement. On rentre à la maison ?
En arrivant chez nous, je découvris un énorme bouquet de roses dans le séjour. La maison était nickel ; chaque chose à sa place. Ça ne me fit ni chaud ni froid. Je remerciai Pierre en l’embrassant et allai à l’étage commencer à vider mes valises. Il ne me suivit pas. Des larmes me montèrent aux yeux et coulèrent sur mes joues. Je tamponnai ma peau pour en effacer les traces. Je soufflai un grand coup, regardai en l’air. Rien à faire. Elles coulaient de plus en plus vite, de plus en plus fort. J’entendis Pierre monter l’escalier. Je me précipitai dans la salle de bains et m’aspergeai d’eau froide.
— Que veux-tu faire aujourd’hui ? me demanda-t-il en me rejoignant.
Je lui tournai le dos et saisis une serviette de toilette.
— Je ne sais pas, lui répondis-je la voix légèrement rauque et toujours dissimulée dans la serviette-éponge.
— Tu veux installer le grenier ? Te reposer ? Prendre l’air ?
Il était impératif que je me ressaisisse.
— Prendre l’air, c’est une bonne idée. Je m’occuperai de mon installation demain. Profitons de notre journée en tête à tête…
Tout en continuant à lui tourner le dos, je m’entraînai à sourire et me dis que tout allait bien dans le meilleur des mondes.
Debout sur le seuil de la maison, je fis un signe de la main à Pierre, qui partait en voiture pour sa journée de travail à l’hôpital. J’attendis qu’il eût disparu et rentrai. J’étais seule. Dans le silence. Il me fallut plus d’une heure pour débarrasser la table du petit déjeuner et retaper notre lit. Après avoir zoné tant que je le pouvais, je ne trouvai plus d’excuse, je n’avais plus le choix. Je montai au grenier. Pierre avait eu la gentillesse d’aérer la pièce, pas la moindre odeur de renfermé. Je m’assis devant ma vieille compagne. Il faudrait m’y faire, je n’avais plus de superbe machine professionnelle comme à l’atelier. Je conservai la même position toute la matinée, sans même poser les mains sur la Singer.
À midi, je descendis à la cuisine me faire un sandwich. En le mangeant, je vérifiai mon téléphone : pas le moindre appel, pas le moindre message. Plus de Marthe. Plus de clientes. Plus de Gabriel.
L’après-midi, je me donnai un coup de fouet. Si je voulais coudre, il me fallait du tissu, pas des vieilles chutes. Évidemment, le choc fut à la hauteur de l’écart entre la réserve de Marthe et le stock de Toto Soldes. Je me dis que j’avais bien trop vite pris goût au luxe et au raffinement. Je finis par trouver quelques étoffes correctes et rentrai chez moi.
Le lendemain, je téléphonai à Philippe. Je voulais des nouvelles de mes commandes laissées en suspens. Il ne me répondit pas, pas plus que les filles. Par acquit de conscience, je cherchai dans les Pages blanches les numéros de téléphone de mes clientes ; elles étaient toutes sur liste rouge.
Les trois semaines suivantes furent les plus longues de toute ma vie. Je débutais ma journée en laissant un message à Philippe, en vain. Je ne cherchai plus à contacter les filles, je ne voulais pas leur créer d’ennuis avec Marthe. Tout le monde m’avait tourné le dos. Je reçus quelques appels d’amies qui avaient besoin d’un ourlet, d’une reprise de taille postgrossesse. Rien de bien transcendant. Je les incitais à venir découvrir ce que je pouvais leur proposer comme modèles, elles reportaient toujours à plus tard, « Quand l’occasion se présentera, je penserais à toi », me disaient-elles.