Entre mes mains le bonheur se faufile
- Автор: Мартен-Люган Аньес
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Michel LAFON
- ISBN: 978-2749922096
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Entre mes mains le bonheur se faufile». Краткое содержание книги:
Aujourd’hui, la jeune femme étouffe dans son carcan de province, son mari la délaisse, sa vie semble s’être arrêtée. Mais une révélation va pousser Iris à reprendre en main son destin. Dans le tourbillon de Paris, elle va courir le risque de s’ouvrir au monde et faire la rencontre de Marthe, égérie et mentor, troublante et autoritaire…
Portrait d’une femme en quête de son identité, ce roman nous entraîne dans une aventure diabolique dont, comme son héroïne, le lecteur a du mal à se libérer.
— Je ne veux plus que l’on vive séparés… Et toi ?
— Tu te doutes bien que je ne vais pas pouvoir rentrer dès ce soir, lui annonçai-je en souriant. J’ai des choses à régler avant.
Pierre me prit la main, la serra fort.
— Je t’attends.
Le lendemain matin, je me levai tôt. Ma journée allait être bien remplie. Je devais honorer plusieurs commandes et prévenir Marthe de mon changement de situation. Je n’avais jamais eu les jambes aussi lourdes en marchant vers l’atelier. Depuis que Pierre était parti, j’avais une boule dans le ventre. Elle fut prête à exploser lorsque je vis Gabriel descendre de sa moto.
— Que fais-tu là, à cette heure-ci ? me demanda-t-il.
— Je pourrais te retourner la question.
— Je n’arrivais plus à dormir, autant venir ici.
— Tu prends un café avec moi avant d’aller bosser ?
— Si tu veux.
Nous entrâmes dans le troquet le plus proche. La délicieuse odeur de croissant frais me donna la nausée. Je choisis une table près de la fenêtre, plus facile pour fuir le regard, et m’installai sur la banquette. Je commandai un allongé, Gabriel un expresso. J’écoutai les bruits de vaisselle, du percolateur, des pages de journal qui se tournent. Nos tasses arrivèrent.
— Vous avez passé un bon week-end avec Pierre ?
L’entendre prononcer le prénom de Pierre, comme s’ils se connaissaient, qu’ils étaient proches, me décontenança.
— Euh… oui… en fait, on a beaucoup parlé et…
Je vrillai mon regard au sien.
— Je retourne vivre chez nous dès maintenant.
Il s’avachit dans sa chaise et croisa les mains derrière sa tête.
— On y est… je t’entends encore me dire (il mima des guillemets) : « Je ne suis là que pour six mois. »
Je lui souris.
— Et toi, tu m’avais répondu : « En six mois, il peut se passer beaucoup de choses. »
— C’est passé vite, non ?
— Oui.
Il regarda par la fenêtre. De longues secondes s’écoulèrent dans le silence.
— Tu as raison de rentrer.
Je reçus un coup en plein cœur.
— Tu le penses vraiment ?
— Oui, je ne connais rien à la vie de couple, mais j’imagine que si j’aimais une femme… je ne voudrais pas vivre loin d’elle. Et puis, ta vie est là-bas, elle l’a toujours été.
— C’est ça…
— Tu pars quand ?
— Je ne sais pas… dans quelques jours, je pense. Je dois prévenir Marthe… Comment va-t-elle le prendre à ton avis ?
— Ne te préoccupe pas d’elle, d’accord ?
— Plus facile à dire qu’à faire.
— Je sais.
Il regarda sa montre.
— Il faut que j’y aille.
— Vas-y, ne te mets pas en retard pour moi.
Il se leva, sortit un billet de sa poche et le jeta sur la table.
— Tiens-moi au courant pour ton départ, on ira boire un verre.
— Si tu veux, chuchotai-je.
Quand il fut parti, je soufflai un grand coup, soulagée parce que c’était fait, mais terriblement attristée par sa froideur et la distance qu’il venait de mettre entre nous. Je ne m’étais donc pas trompée l’autre soir chez Marthe. Je n’avais été que son caprice du moment, même s’il m’avait laissée entrevoir un autre homme, au-delà du séducteur. Il avait été très clair, j’avais pris la bonne décision, mon départ ne l’émouvait pas plus que ça. Je deviendrais un boulet pour lui si je restais. Finalement, je reprenais pied dans ma vie de femme mariée et fidèle jusqu’au bout, et Gabriel s’en éloignait lentement. Il n’aura été qu’un coup de cœur, me dis-je pour me rassurer.
Je ne réussis à joindre Marthe qu’en fin d’après-midi. Elle me proposa de monter chez elle. Fébrile, je pris la direction de son appartement habitée d’un mauvais pressentiment. J’espérais que la robe que je lui livrais par la même occasion adoucirait sa réaction. Jacques m’ouvrit. Je fus incapable de lui rendre son sourire. Je traversai le grand couloir, mes talons griffant le parquet. Le silence était oppressant. Marthe lisait, elle leva la tête quand j’entrai dans le salon.
— Ma chérie, comment vas-tu ?
— Très bien, je vous remercie.
Je me balançai d’un pied sur l’autre.
— Que fais-tu ? Ne reste donc pas debout.
Je posai sa robe près d’elle. Elle glissa un marque-page dans son livre, déposa celui-ci sur la petite table d’appoint et caressa l’étoffe en souriant. J’obéis et m’assis dans le canapé en face d’elle.
— Tu étais étrange au téléphone, Iris. Qu’as-tu ?
— Je… je… Vous vous souvenez, je ne devais être là que pour une courte période.
Son visage se ferma.
— Effectivement, mais ce n’est plus à l’ordre du jour. Ça ne l’a jamais été.
Le ton cassant de sa voix me glaça le sang.
— Marthe… je n’ai jamais eu l’intention de m’installer définitivement ici.
— C’est faux ! Ton mari a compris que tu lui échappais, il t’a demandé de rentrer, et tu cèdes comme un chien docile. Tu mets ta carrière en péril.
Elle se leva et se mit à tourner en rond, en proie à la plus vive agitation.
— Je pensais que tu avais de l’envergure, que tu étais brillante. Tu n’as rien retenu de mes leçons. Tu es faible. Tu te laisses dicter ta conduite par les hommes.
— Mais c’est mon mari, je lui manque et il me manque…
— Il ne te manque pas lorsque tu es avec moi ! fulmina-t-elle.
Elle se massa les tempes, le visage douloureux. Je devais la rassurer, faire quelque chose, lui prouver que je ne l’abandonnais pas.
— Je reviendrai souvent, pour travailler avec vous, prendre des commandes…
— Petite idiote ! hurla-t-elle.
Je me ratatinai. Je ne la vis pas s’approcher de moi. Elle me tira par le bras et me mit debout, me transperçant du regard.
— Sors de chez moi !
Sa voix avait claqué. Un son métallique, terrifiant. Elle maintenait sa prise sur mon bras.
— Considère que tu viens de vivre ta dernière journée à l’atelier.
Je respirai plus vite.
— Mes commandes…
— Je trouverai quelqu’un de plus compétent que toi. Regarde ce que j’en fais de tes chiffons ! Ça ne vaut rien.
Elle me lâcha brutalement et attrapa la robe que je venais de lui livrer. Ses mains si fines, qui me paraissaient fragiles, se déchaînèrent sur la mousseline. Marthe déchira la robe avec une force que je ne lui imaginais pas. Jamais je n’oublierais ce bruit de tissu qui craque. Lorsqu’il ne resta plus rien, elle me lança la dépouille de sa robe à la figure.
— Tu me tues ! hurla-t-elle avant de quitter la pièce sans se retourner.
À travers le brouillard de larmes, je suivis sa silhouette du regard, magnifique, fière et blessée. Que venais-je de faire ? Je restai de longs instants tétanisée, debout dans le séjour. Enfin, Jacques s’approcha de moi.
— Il faut partir, Iris.
— Non…
— Ses colères sont impressionnantes, je le sais. C’est fini. Et elle… elle m’a demandé de vous reprendre les clés de l’atelier et… votre carnet d’adresses.
Je me faisais jeter comme une malpropre.
— Vous avez besoin d’y repasser ?
— Euh… non.
— S’il vous plaît, Iris.
Je fouillais dans mon sac à la recherche de ce qu’il m’avait réclamé. Mes mains tremblaient tellement que je finis par en renverser le contenu par terre. Je trouvai enfin le trousseau et le carnet contenant les numéros de téléphone de toutes mes clientes. Jacques me les prit délicatement des mains et m’aida à ramasser le reste. Il me soutint pour me relever et m’escorta vers la sortie. En passant au pied de l’escalier, je vis un amas de vêtements jetés en boule. L’intégralité de la garde-robe que j’avais confectionnée pour Marthe. J’entendis un cri suivi d’une porte qui claque. Je ne reviendrais jamais ici. J’étais passée du statut de petite protégée à celui de persona non grata. Tout allait trop vite. Jacques me fit un petit sourire désolé.