Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Étant données les dispositions nouvelles de la bête, étant donné surtout qu’elle se tenait sur ses gardes, maintenant il était clair que la deuxième passe serait plus terrible que la première.
Barba-Roja avait poussé jusqu’à la barrière. Arrivé là, il s’arrêta net et il fit face à l’ennemi. Il attendit un instant très court, et voyant que le taureau semblait méditer quelque coup et ne paraissait pas disposé à l’attaque, il mit son cheval au pas et s’en fut à sa rencontre en le provoquant, en l’insultant, comme s’il eût été à même de le comprendre.
– Taureau! criait-il à tue-tête, va! Mais va donc! (Anda! anda!) Lâche! couard! chien couchant!… Attends un peu, je vais à toi, et gare le fouet!
Le taureau agitait son énorme tête comme pour dire:
– Non! Tu m’as joué une fois… c’est une de trop.
Mais, sournoisement, il épiait les moindres gestes de l’homme qui avançait lentement, prêt à saisir au bond l’occasion propice.
Au fur et à mesure qu’il approchait de l’animal, l’homme accélérait son allure et redoublait d’injures vociférées d’une voix de stentor. C’était d’ailleurs dans les mœurs de l’époque. Dans un combat, les adversaires ne se contentaient pas de se porter des coups furieux. Par-dessus le marché, ils se jetaient à la tête toutes les invectives d’un répertoire truculent et varié, auprès duquel celui de nos actuelles poissardes, qui passe pourtant pour être joliment fleuri, paraîtrait singulièrement fade.
Naturellement, et pour cause, le taureau n’avait garde de répondre.
Mais les spectateurs, qui se passionnaient à ce jeu terrible, se chargeaient de répondre pour lui. Les uns, en effet, tenaient pour l’homme et criaient:
– Taureau poltron! Va le chercher, Barba-Roja! Tire-lui les oreilles! Donne-le à tes chiens!
D’autres, au contraire, tenaient pour la bête et répondaient:
– Viens-y! tu seras bien reçu! Il va te mettre les tripes au vent! Tu n’oseras pas y aller!
D’autres, enfin, se chargeaient d’avertir charitablement Barba-Roja et lui criaient:
– Méfie-toi, Barba-Roja! Le toro médite un mauvais coup! C’est un sournois, ouvre l’œil!
Et Barba-Roja avançait toujours, s’efforçant de couvrir de sa voix les clameurs de la multitude, ne perdant pas de vue, quoique ça, son dangereux adversaire, accélérant toujours son allure.
Quand le taureau vit l’homme à sa portée, il baissa brusquement la tête, visa un inappréciable instant, et, dans une détente foudroyante de ses jarrets d’acier, d’un bond prodigieux, il fut sur celui qui le narguait.
Contre toute attente, il n’y eut pas collision.
Le taureau, ayant manqué le but, passa tête baissée à une allure désordonnée. Le cavalier, qui avait dédaigné de frapper, poursuivit sa route ventre à terre du côté opposé.
Barba-Roja ne perdait pas de vue son adversaire. Quand il le vit bondir, il obligea son cheval à obliquer à gauche. La manœuvre était audacieuse. Pour la tenter il fallait non seulement être un écuyer consommé, doué d’un sang-froid remarquable, mais encore et surtout être absolument sûr de sa monture. Il fallait, en outre, que cette monture fût douée d’une souplesse et d’une vigueur peu communes. Accomplie avec une précision admirable, elle eut un succès complet.
Si le taureau avait chargé avec l’intention manifeste de tuer, il n’en était pas de même du cavalier, qui ne visait qu’à enlever le flot de rubans.
Effectivement, soit adresse réelle, confinant au prodige, soit – plutôt – chance extraordinaire, le colosse réussit pleinement et, en s’éloignant à toute bride, dressé droit sur les étriers, il brandissait fièrement la lance, au bout de laquelle flottait triomphalement le trophée de soie dont la possession faisait de lui le vainqueur de cette course.
Et la foule des spectateurs, – électrisée par ce coup d’audace, magistralement réussi, salua la victoire de l’homme par des vivats joyeux, et c’était toute justice, car ce coup était extrêmement rare, et pour se risquer à l’essayer, il fallait être doué d’un courage à toute épreuve.
Mais Barba-Roja avait à faire oublier la leçon que lui avait infligée le chevalier de Pardaillan, il avait à se faire pardonner sa défaite et à consolider son crédit ébranlé près du roi. Il n’avait pas hésité à s’exposer pour atteindre ce résultat, et son audace avait été largement récompensée par le succès d’abord, ensuite par le roi lui-même, qui daigna manifester sa satisfaction à voix haute.
Ayant conquis le flot de rubans, il pouvait, après en avoir fait hommage à la dame de son choix, se retirer de la lice. C’était son droit, et le rigoriste le plus intransigeant sur le point d’honneur alors en usage n’eût pu trouver à redire. Mais grisé par son succès, enorgueilli par la royale approbation, il voulut faire plus et mieux, et malgré qu’il eût senti son bras faiblir lors de son contact avec la bête, il résolut incontinent de pousser la lutte jusqu’au bout et d’abattre son taureau.
C’était d’une témérité folle. Tout ce qu’il venait d’accomplir pouvait être considéré comme jeu d’enfant à côté de ce qu’il entreprenait. Ce fut l’impression qu’eurent tous les spectateurs en voyant qu’il se disposait à poursuivre la course.
Ce fut aussi l’impression de Fausta qui fronça les sourcils et jeta un coup d’œil inquiet du côté de la Giralda, en murmurant:
– Ce niais de Barba-Roja oublie la bohémienne et s’avise de faire le bravache devant la cour, quand j’ai besoin de lui. Heureusement que mes précautions sont bien prises!
En effet, comme on a pu le remarquer, le taureau avait commencé par foncer au hasard, par instinct combatif. Dès la première passe il avait compris qu’il s’était trompé, et, si extravagant que cela puisse paraître, il avait apporté plus de circonspection, mis plus de méthode dans son jeu.
Chaque passe, dénuée de succès, était une leçon pour lui. Il la notait soigneusement, et on pouvait être sûr qu’il ne recommencerait pas les mêmes fautes, si le cavalier, ne trouvant pas de ruses nouvelles, s’avisait de renouveler les précédentes.
Il ne perdait rien de sa force et de son courage indomptable, sa rage et sa fureur restaient les mêmes, mais il acquérait la ruse qui lui avait fait défaut jusque-là. L’homme, inconsciemment, faisait son éducation guerrière et la bête en profitait admirablement.
Le premier choc avait eu lieu non loin de la barrière, presque en face de Pardaillan. C’est là que le taureau avait éprouvé sa première déception, là qu’il avait été frappé par le fer de la lance, là qu’il revenait toujours. C’était ce qu’en argot tauromachique on appelle une querencia. Le déloger du refuge qu’il s’était choisi devenait terriblement dangereux.
Afin de permettre à leur maître de parader un moment en promenant le trophée conquis, les aides de Barba-Roja s’efforçaient de détourner de lui l’attention de l’animal.
Mais le taureau semblait avoir compris que son véritable ennemi c’était cette énorme masse de fer à quatre pattes, comme lui, qui évoluait là-bas. Et ce qu’il guignait le plus, dans cette masse, c’était cette autre masse, plus petite, qui s’agitait sur l’autre. C’était de là qu’était parti le coup qui l’avait meurtri. C’était cela qu’il voulait meurtrir à son tour.
Et comme il se méfiait maintenant, il ne bougeait pas du gîte qu’il s’était choisi. Il dédaignait les appels, les feintes, les attaques sournoises des hommes de Barba-Roja. Parfois, comme agacé, il se ruait sur ceux qui le harcelaient de trop près, mais il ne continuait pas la poursuite et revenait invariablement à son endroit favori, comme s’il eût voulu dire: c’est ici le champ de bataille que je choisis. C’est ici qu’il faudra me tuer, ou que je te tuerai.
Barba-Roja n’en voyait pas si long. Ayant suffisamment paradé, il s’affermit sur les étriers, assura sa lance dans son poing énorme et, voyant que la bête refusait de quitter son refuge, il prit du champ et fonça sur elle à toute vitesse.