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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Ce soir-là, Joséphine attendit que Zoé fût couchée, puis alla s’installer sur le balcon. Elle avait enfilé des grosses chaussettes en laine achetées chez Topshop sur ordre d’Hortense qui lui avait affirmé que c’étaient les meilleures chaussettes du monde. Des grosses chaussettes qui montaient jusqu’aux genoux. Un pyjama, un gros pull, son édredon.

Et une infusion de thym avec du miel dans une cuillère.

Elle s’installa sur le balcon aux étoiles.

Elle écouta la nuit froide de décembre, le bruit d’une mobylette au loin, le souffle du vent, une alarme de voiture qui se déclenchait, un chien qui aboyait…

Elle leva le nez au ciel. Repéra la Petite et la Grande Ourse, la Chevelure de Bérénice, la Flèche et le Dauphin, le Cygne et la Girafe…

Elle n’avait plus parlé aux étoiles depuis longtemps.

Elle commença par remercier.

Elle dit merci pour le déjeuner avec Serrurier. Merci, merci. J’ai pas tout compris, j’ai pas tout retenu, mais j’ai eu envie d’embrasser le tronc des marronniers, d’escalader les feux rouges, d’attraper des bouts de ciel.

Elle but une gorgée de thym, fit glisser un morceau de miel sous la langue. Qu’est-ce qu’il a dit déjà ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Ça donnait envie d’enfiler des bottes de sept lieues…

Écoute, papa, écoute…

Il a dit que j’avais du talent, que j’allais écrire un nouveau livre.

Il a dit que je réussirais à clouer ma souffrance sur la croix et à la regarder en face.

Il a dit que je devais oser. Oublier que ma sœur et ma mère m’avaient coupé les ailes. Réduite à la portion congrue.

Il a dit que ce temps-là était fini.

Plus jamais, plus jamais ! elle promit en regardant les étoiles pour la première fois depuis de longs mois.

Je suis un écrivain, je suis un écrivain formidable et je suis digne d’écrire. J’arrête de penser que tout le monde est mieux que moi, plus intelligent, plus brillant et que je ne suis qu’une pauvre chose… Je vais écrire un autre livre.

Toute seule. Comme j’ai écrit Une si humble reine. Avec mes mots. Mes mots de tous les jours qui ne ressemblent à personne. Il a dit ça aussi.

Elle chercha des yeux la petite étoile, sa petite étoile en bout de casserole, pour voir s’il était revenu, s’il voulait bien scintiller pour lui dire qu’il la recevait cinq sur cinq.

Parce que, tu comprends, papa, si je ne suis pas capable d’être fière de moi qui le sera ?

Personne.

Si je n’ai pas confiance en moi, qui aura confiance en moi ?

Personne.

Et je passerai ma vie à me casser la figure…

Ce n’est pas un but dans la vie de se casser tout le temps la figure.

Je ne veux plus qu’on me traite de nouille et je ne veux plus me considérer comme portion congrue.

Je ne veux plus obéir à un chef. À Iris, à Antoine, aux instances du CNRS, aux collègues de la fac.

Je veux me prendre au sérieux. Me faire confiance.

Je fais la promesse solennelle de tenir debout et d’avancer.

Elle regarda longuement les étoiles, mais aucune ne clignotait.

Elle demanda de l’aide pour commencer le livre.

Elle promit qu’elle ouvrirait grand la tête, les yeux et les oreilles pour recueillir la moindre idée qui passerait par là.

Elle dit encore hé les étoiles ! Envoyez-moi ce dont j’ai besoin pour avancer. Envoyez-moi les bons outils et je vous promets de bien les utiliser.

Elle regardait au loin les appartements derrière les arbres. Dans certains salons, on avait dressé des sapins de Noël. Ils brillaient comme des lampes de poche multicolores. Elle fixa les lumières jusqu’à ce qu’elles se mettent à trembler et à faire des guirlandes.

Les toits gris en pente, les arbres hauts et noirs, les façades régulières, tout lui disait sans qu’elle sache pourquoi qu’elle habitait Paris et qu’elle en était heureuse. C’était comme un amour inguérissable et secret.

Elle était à sa place, elle était heureuse.

Et elle allait écrire un livre.

Il y eut comme une explosion de joie à l’intérieur d’elle-même.

Il pleuvait de la joie dans son cœur. Des ondées de joie, des torrents de paix, des déluges de force. Elle éclata de rire dans la nuit et resserra l’édredon autour d’elle pour ne pas se faire éclabousser.

Elle sut alors qu’elle avait retrouvé son père. Il ne clignotait pas au bout d’une casserole dans le ciel, il lui versait des seaux de bonheur dans le cœur.

Une inondation de bonheur.

Il était deux heures du matin. Elle eut envie d’appeler Shirley.

Elle appela Shirley.

— Quand est-ce que tu viens à Londres ?

— Demain, dit Joséphine. J’arrive demain.

Demain, c’était vendredi. Zoé allait passer la semaine chez Emma pour réviser. Joséphine avait prévu de rester chez elle, de faire du ménage et du repassage. Iphigénie avait laissé un panier rempli de linge à repasser.

— Pour de vrai ? s’étonna Shirley.

— Pour de vrai… Et j’imprime mes mots sur un billet d’Eurostar !

Elles avaient mangé un pot de Ben & Jerry’s chacune et se massaient le ventre, allongées sur le sol de la cuisine de Shirley en regrettant déjà tout ce gras, tout ce sucre, toutes ces noisettes, tout ce caramel, tout ce chocolat qu’il faudrait éliminer. Elles riaient en faisant des listes de choses délicieuses et dangereuses à ne plus jamais manger sous peine de devenir deux grosses dames à Antibes.

— Si je deviens une grosse dame à Antibes, je ne pourrai plus faire la danse du ventre pour Oliver et ce serait regrettable…

Oliver ? Joséphine se redressa, posa la tête sur sa main et ouvrit la bouche pour poser la question.

Shirley l’arrêta :

— Tais-toi, ne dis rien, écoute et ne m’en reparle plus jamais, plus jamais, promis ? Ou alors tu attends que je t’en parle d’abord…

Joséphine acquiesça, un doigt sur les lèvres, un doigt motus et bouche cousue.

— …j’ai rencontré un homme au sourire débonnaire, au dos large, au pantalon de velours râpé, un homme qui fait du vélo et porte des gants fourrés et je crois bien que je suis tombée en amour. C’est fort possible. Car depuis que je l’ai vu, c’est comme un gaz volatil. Il m’occupe la tête, il m’occupe les veines, il m’occupe le cœur, la rate et les poumons, il se dilate en moi et c’est bon, c’est bon et jamais, jamais je ne deviendrai une grosse dame à Antibes afin de garder cet homme-là…

Elle ferma les yeux, s’enlaça de ses bras et sourit en murmurant :

— Fin des confidences. On va jouer.

Elles jouèrent à « raté et réussi » en étirant leurs bras, en étirant leurs jambes, en roulant sur le côté, en emmêlant leurs têtes et leurs épaules.

— J’ai raté mes amours, j’ai raté mes études, je rate toujours mes pot-au-feu, j’ai raté le dernier concert de Morcheeba, énuméra Shirley en comptant sur ses doigts… mais j’ai réussi ma relation avec mon père et avec ma mère, la plupart de mes orgasmes, mon permis de conduire, l’éducation de mon fils, mon amitié avec toi…

Joséphine enchaîna :

— J’ai raté lamentablement ma vie sentimentale, j’ai raté presque tous mes orgasmes, tous mes régimes, mes rapports avec ma mère, mais j’ai réussi mes deux beautés de filles, mon HDR, écrire un livre, être ton amie…

— J’ai toujours raté le rayon vert, soupira Shirley.

— J’ai toujours raté mes mayonnaises, avoua Joséphine.

— Même pas foutue de faire pousser un géranium…

— Je n’ai jamais réussi à attraper une libellule…

Puis elles passèrent au jeu « ce que je déteste le plus chez un homme ».

— Je déteste les menteurs, dit Shirley. Ce sont des lâches, des veules, des méduses urticantes.

— Et ils sont habillés pour l’hiver ! ajouta Joséphine en riant.

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