Nous étions les hommes
- Автор: Legardinier Gilles
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Editions Pocket
- ISBN: 978-2266220354
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Nous étions les hommes». Краткое содержание книги:
Dans le plus grand hôpital d’Edimbourg, le docteur Scott Kinross travaille sur la maladie d’Alzheimer. Associé à une jeune généticienne, Jenni Cooper, il a découvert une clé de cette maladie qui progresse de plus en plus vite, frappant des sujets toujours plus nombreux, toujours plus jeunes. Leurs conclusions sont aussi perturbantes qu’effrayantes. Si ce fléau l’emporte, tout ce qui fait de nous des êtres humains disparaîtra. Nous redeviendrons des animaux.
C'est le début d'une guerre silencieuse dont Kinross et Cooper ne sont pas les seuls à entrevoir les enjeux. Partout sur la Terre, face à ceux qui veulent contrôler le monde et les vies, l’ultime course contre la montre a commencé…
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Jenni.
— L’alarme de la zone sécurisée.
Il sortit de son bureau en courant.
Dans le couloir régnait la plus grande confusion. Entre les proches des patients qui s’inquiétaient et le personnel désemparé, Scott eut toutes les peines du monde à atteindre la section des cas les plus graves.
Il frappa dans ses mains comme un maître d’école :
— Allez ! S’il vous plaît, libérez le passage. Ne restez pas ici. Nancy, réglez-moi ça.
— Il y a eu un coup de feu, docteur.
Scott pâlit. Lorsque les portes de la zone sécurisée s’ouvrirent, il découvrit Lauren assise par terre dans le couloir, en pleurs. Sa blouse était déchirée et son front saignait. Todd se tenait debout près du bureau de surveillance, l’arme d’urgence à la main. Un bras inerte dépassait de la chambre 6.
— Bon sang, que s’est-il passé ? s’exclama-t-il en se précipitant vers la chambre de Lewis.
Il s’arrêta net sur le seuil. Le second infirmier était étendu sur le lit, le torse replié vers l’arrière, la colonne vertébrale brisée. Au sol, le jeune Tyrone gémissait.
D’une voix tremblante, Todd déclara :
— Pete est allé voir si tout roulait. J’ai entendu des cris. Quand je suis arrivé, le gamin se battait avec Pete et Lauren hurlait. Le temps que j’aille chercher l’arme de sécurité, il avait fracassé Pete contre le mur.
Méfiant, Kinross contourna Lewis qui râlait en rampant. Jenni passa la tête par le chambranle et mit ses mains sur sa bouche pour s’empêcher de crier. Kinross réagit aussitôt :
— Jenni, va me chercher Nancy et Doug. Vite !
Puis il s’agenouilla auprès de l’infirmière.
— Lauren, regardez-moi.
Il étudia le visage de la jeune femme. Une simple entaille au cuir chevelu. Elle tremblait. Scott la prit dans ses bras, mais elle se mit aussitôt à hurler. Kinross eut soudain l’impression d’être revenu en Sibérie, face à Eileen.
29
Le vent commençait à disperser les grands nuages ardoise et la mer brillait à nouveau sous les trouées de lumière. Des hauteurs du domaine, la vue apportait une incroyable sérénité. Le charme et la force de l’île d’Arran tenaient dans ce sentiment. À l’écart du manoir, sur un promontoire où il était impossible de passer par hasard, un petit carré était aménagé au pied des quelques cèdres que le vent avait empêchés de trop grandir. Dans un périmètre délimité par des grilles rouillées, quelques tombes et deux croix celtiques couvertes de mousse. Seules les inscriptions dorées sur les pierres tombales prouvaient qu’elles n’avaient pas plusieurs siècles. La dernière demeure des parents de Greenholm, de la mère de Mary, un frère et deux cousins proches, et une autre, ornée d’une tête de mort surmontée d’un ange, trop érodée pour que l’on puisse y lire encore un nom.
De cet endroit, on ne distinguait plus que la pointe des toitures de Glenbield. Tout près, vers l’est, on arrivait vite à la falaise qui marquait spectaculairement la limite du domaine.
Sur le sentier, quatre hommes portaient le cercueil de Mary Greenholm. William marchait à côté, si proche que sa main touchait le couvercle de bois clair. Le pasteur suivait. Derrière, Jenni et Edna, le médecin de famille et quelques voisins. Kinross et Hold fermaient le cortège. La petite procession avait remonté le pré devant le château, puis traversé le bois et suivi le chemin irrégulier qui longeait la crête. Le vent les accompagnait en bourrasques, sifflant dans les bois, mélodieux dans les herbes et toujours chargé des effluves du Fife.
— Greenholm semble tenir le choc, constata Scott.
— Il a toujours l’air de tenir le choc, fit observer Hold.
— Dites-moi, David, vous vous souvenez de ce que vous m’avez dit en Sibérie ?
— À quel propos ?
— Sur le calme qui règne après une mort violente…
— Oui, je me rappelle.
— Eh bien, ce calme, je me suis peut-être trompé, mais je l’ai senti au château, en arrivant ce matin.
Hold s’arrêta :
— Que voulez-vous dire ?
— Ce n’est sans doute pas le moment, mais je préfère être franc : je trouve étrange que Mary soit décédée le soir même de son basculement.
Hold resta impassible :
— Qu’est-ce que je suis censé répondre à cela, docteur ? Vous pensez qu’elle a été assassinée ?
— Je ne vais pas jusque-là, fit-il, les yeux sur le cortège qui les avait distancés. Je me pose simplement la question. C’est une surprenante coïncidence, vous ne trouvez pas ?
— Si ça vous chante, vous en parlerez tout à l’heure au docteur Meresford. C’est lui qui a fait les constatations d’usage.
— Je m’en garderai bien. Je ne suis pas de la police et je crois qu’il est en plus très proche de vous.
— En effet, docteur. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il aurait couvert un crime.
Hold se remit en marche sans attendre son interlocuteur.
Le pasteur se chargea du discours. Greenholm ne l’écoutait pas. Il avait ses mots à lui qu’il ne pouvait pas dire. Comme le veut la coutume des îles de l’Ouest, le cercueil était posé devant la fosse, sur quatre blocs de basalte poli. Greenholm contemplait le trou avec quelque chose qui s’apparentait à de la fascination. Aucune autre expression ne se devinait sur son visage. À quelques pas, Jenni soutenait Edna qui pleurait en silence.
Les nuages gris gonflés de pluie filaient vers le sud. Étrangement, on n’entendait aucun cri d’oiseau. Lorsque le pasteur eut béni le cercueil, Greenholm posa sa main dessus et fit signe aux hommes de le descendre en terre. La cérémonie fut simple, presque ordinaire, à une exception près : Greenholm resta et obligea du coup tous les autres à attendre jusqu’à ce que ses employés aient complètement enterré le cercueil et que la dalle de sépulture soit en place. L’opération d’ensevelissement prit trois fois plus de temps que tout le cérémonial. Hold se posta près de son patron, qui ne le remarqua pas.
Sur le chemin du retour, le vieil homme marchait devant. Il paraissait plus petit, peut-être plus âgé aussi. Son pas s’était fait hésitant. Au bas de la crête, alors que le sentier commençait à bifurquer vers les bois, il s’immobilisa face au paysage. Il y a bien longtemps, quand Mary et lui venaient d’emménager au manoir, c’est là qu’ils s’asseyaient sur un roc pour voir le soleil se lever. Greenholm se retourna. Tous avaient les yeux rivés sur lui. Il fit signe à Jenni et Scott de le rejoindre et reprit sa marche.
— Je vous remercie d’être venus.
— C’est naturel, répondit Jenni.
Greenholm leva le nez, comme pour humer le vent.
— Vous êtes jeunes, tous les deux. Vous n’avez peut-être pas encore enterré beaucoup de proches, c’est en tout cas ce que je vous souhaite…
Jenni baissa la tête sans rien dire.
— … Mais laissez-moi vous confier ce que j’ai pu observer et qui se vérifie encore aujourd’hui. C’est sans doute une de ces petites vérités universelles qui définissent les humains. Tout le monde la découvre un jour, son tour venu. Au moment où vous enterrez un proche, ceux qui font votre vie sont ceux qui vous accompagnent. Quels que soient votre existence, votre métier, votre fortune, ceux qui marchent avec vous derrière le cercueil sont votre vraie famille.
Greenholm se retourna et désigna le petit cortège d’un mouvement du menton.
— Ce sont des gens simples, qui nous connaissaient depuis des années.
Jenni s’aperçut que Hold n’était plus avec eux. Elle se dit qu’en bon régisseur, il était probablement resté pour s’assurer que tout était en ordre sur la sépulture. Elle se remit en marche avec Greenholm et songea à ce qu’il venait de dire. Qui était présent aux obsèques de son frère ?