Les fantômes de Belfast
- Автор: Невилл Стюарт
- Серия: Jack Lennon #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Payot & Rivages
- ISBN: 978-2743622510
- Переводчик: Fabienne Duvigneau
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Les fantômes de Belfast». Краткое содержание книги:
Avec Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville, révélation du roman noir irlandais, signe un thriller où dominent la tension et l’effroi, servi par une écriture tranchante. Il a su donner à son personnage principal un caractère ambigu et profondément tragique. Entre remords et désir de vengeance, Fegan, qui aspire à la rédemption, incarne les contradictions d’un territoire en quête d’identité, où le feu semble toujours couver.
Elle poussa un profond soupir. « La haine est un sentiment terrible. C’est bête et ça ne sert à rien. On peut détester quelqu’un de toutes ses forces, il n’en souffrira pas pour autant et continuera à vivre de la même manière. La seule personne à qui cela fait mal, c’est soi-même. Alors, à quoi bon ? Je refuse de les détester. C’est ma famille, et elle le restera. »
Fegan observait ses mains, le fin tracé bleu de ses veines sous le grain serré de la peau, les os délicats. « J’aimerais bien lire ce livre, dit-il.
— Vous pouvez le trouver à la bibliothèque, je ne l’ai plus. Quand j’avais dix-sept ans, oncle Michael m’a obligée à le déchirer. Il m’a dit que c’était de la propagande juive. Et que j’oubliais ce que les Juifs faisaient subir aux Palestiniens. Je me souviens, ça m’avait étonnée. Il ne disait pas “les Israéliens”, mais “les Juifs”. Lui qui n’a sûrement jamais connu de Juifs dans sa vie, il les détestait quand même. Je ne comprenais pas. C’est drôle, je n’avais pas repensé à ce livre depuis des années, mais il m’est revenu en tête après la mort d’oncle Michael. »
Une minute s’écoula. Ils burent tous les deux en silence. Puis Marie reprit : « Puisqu’on en est à se poser des questions délicates… Et vous ? Pourquoi venez-vous vous cacher ici ?
— Il y a trop de vieilles connaissances. Je ne peux plus écouter leurs histoires.
— Tous ces gens vous respectent.
— Ils ne me respectent pas. Ils ont peur de moi.
— Moi, je n’ai pas peur de vous. »
Fegan tripota la languette de sa cannette. « Vous savez ce que j’ai fait ?
— J’ai entendu certaines choses. » Il frissonna au contact de son épaule contre la sienne. « J’ai fréquenté des hommes comme vous toute ma vie. Mes oncles, mon père, mes frères. Je connais l’autre côté aussi, les flics et les loyalistes. Dans mon métier, je parle avec tout le monde. Vous n’êtes pas le seul à porter une culpabilité. »
Elle avait prononcé ces paroles avec douceur.
« C’est vrai », souffla-t-il. Et il s’aperçut que cette idée lui plaisait.
« D’ailleurs, je crois que vous n’êtes plus le même. Les gens changent. Heureusement, sinon on ne pourrait plus rien espérer de ce pays. Vous regrettez ce que vous avez fait ?
— Oui.
— Ça se voit. Sur votre visage. Dans vos yeux. C’est impossible à cacher. »
Fegan avait envie de la regarder, mais il en fut incapable. Il effleura de son doigt le métal coupant de la cannette. Les mots glissaient de son esprit et lui échappaient.
« Il faut que j’y aille, maintenant », dit-il en se levant. Une fois sorti du réduit, il se pencha pour demander : « Vous me permettez de passer vous voir plus tard ? »
Marie ouvrit la bouche, interdite. « Je ne sais pas… Je voulais emmener ma fille faire une promenade après dîner, s’il ne pleut pas.
— Je pourrais vous accompagner. »
Elle ferma les yeux en prenant une profonde inspiration. Au bout d’un temps infiniment long, elle rouvrit les yeux. « D’accord, dit-elle. Venez avec nous. J’habite dans Eglantine Avenue. »
Elle lui donna l’adresse. Fegan sourit, brièvement, et l’abandonna à son refuge sous l’escalier.
17
En vingt minutes, la voiture du ministre d’État pour l’Irlande du Nord avait parcouru moins de deux cents mètres. Le chauffeur et Compton, assis à l’avant, contemplaient un autobus à l’arrêt. Parmi les coups de klaxon incessants et le tumulte de la circulation londonienne, Edward Hargreaves sentit que son mal de tête empirait. Son portable qui vibrait ne fit qu’accroître sa mauvaise humeur.
La voix lui annonça que le chef de la police était en ligne.
« Geoff…, dit Hargreaves.
— Bonjour, Monsieur le ministre, répondit Pilkington.
— J’espère que vous m’apportez de bonnes nouvelles.
— Du nouveau, en tout cas. Nos collègues ont envoyé quelqu’un sur place à Belfast.
— Et alors ? » demanda Hargreaves, impatient. La voiture avança encore d’un mètre, en direction de Downing Street. « J’ai rendez-vous avec le secrétaire d’État et le Premier ministre dans quelques minutes. Il faut que j’aie quelque chose à leur dire. C’est ce dénommé Fegan qui a fait le coup ?
— Nous n’en savons rien, Monsieur le ministre. Les circonstances tendraient à l’incriminer, mais McGinty prétend que ce n’est pas lui. Il affirme que McKenna a été tué par les Lituaniens, et Caffola par mes hommes.
— Et c’est vrai ? » Hargreaves connaissait la réponse, mais il prenait plaisir à provoquer le chef de la police.
« Certainement pas, Monsieur le ministre. Il se sert de l’événement pour faire parler de lui dans la presse afin de s’assurer une dimension politique. Il y a deux heures, il a menacé de demander au parti de retirer son soutien à la PSNI si certains de mes hommes n’étaient pas inculpés. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne manque pas de culot. »
Hargreaves ne put réprimer un sourire en songeant que Pilkington se trouvait là dans une fort mauvaise passe. « Oui, j’ai le texte de son discours devant moi. C’est un malin, McGinty. Les unionistes parlent déjà de quitter Stormont. Cette affaire doit être étouffée au plus vite. Si notre homme n’en vient pas à bout sans tarder, c’est vous qui en paierez le prix. »
Après un silence, Pilkington demanda : « Vous voudriez qu’on accuse mes hommes du meurtre de Caffola, alors que je sais qu’ils sont innocents ? Que ce soit clair, Monsieur le ministre : je ne jetterai pas de bons officiers de police en pâture pour satisfaire des exigences politiques. Si vous croyez que…
— Cette grandeur d’âme vous honore, interrompit Hargreaves. Mais les exigences politiques sont notre lot à tous, Geoff. Vous êtes bien placé pour le savoir. Sur combien de petits méfaits avez-vous fermé les yeux pour que la mécanique ne s’enraye pas, hein ? Combien de cambriolages sont restés impunis par manque de zèle ? Combien de mauvais traitements ont été passés sous silence au nom de la tranquillité publique ?
— Monsieur le ministre, je ne vois vraiment…
— Vous n’avez pas de leçon à me donner, Geoff. » Hargreaves avait la bouche sèche, mais il souriait. « Combien de vos hommes auraient été mis en examen si on ne sacrifiait pas à certaines exigences ? »
Pilkington s’éclaircit la gorge. « Je ne m’abaisserai pas à débattre du sujet, Monsieur le ministre.
— Tout le monde doit faire des sacrifices. Tenez-moi au courant. »
Il raccrocha sans attendre la réponse.
18
Debout au comptoir, Davy Campbell avait conscience d’être le seul homme à ne pas porter le deuil. À peine était-il entré dans le pub de McKenna que les coups d’œil en coin avaient commencé, les chuchotements, les mentons pointés dans sa direction. On le reconnaissait ; on savait qu’il était passé dans le camp des dissidents à Dundalk. Il attendit que quelqu’un le provoque, l’interroge sur les raisons de son retour à Belfast. Personne n’éleva la voix, peut-être par respect pour le défunt. Un étranger eût été assailli sitôt le seuil franchi. Ce n’était pas le genre d’endroit où l’on venait juste boire un verre. La paix n’avait pas changé les habitudes à ce point-là.