La ronde et autres faits divers
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 1990
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070382378
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:
Il faisait chaud dans le compartiment, et le bruit des trolleys sur les rails résonnait régulièrement dans leur tête, alors Pouce s’est endormie, pendant que sa sœur faisait le guet. Après Dijon, il fallait faire attention aux contrôleurs, et Poussy a réveillé Pouce. Leur plan était simple : elles devaient se séparer chacune dans un wagon. La première qui verrait le contrôleur prendrait le billet, puis le rapporterait à l’autre, et elles se feraient passer l’une pour l’autre. Le contrôleur était un jeune homme avec une petite moustache, et il a regardé davantage la poitrine de Pouce que son billet. Quand il l’a revue, un peu plus loin, il lui a dit simplement : « vous êtes mieux ici ? » À partir de là, Pouce et Poussy ont compris qu’elles voyageraient tranquilles.
Le train a roulé tout le jour, puis, quand la nuit est tombée, Pouce et Poussy ont vu la mer Méditerranée pour la première fois, les grandes flaques couleur de métal dans l’échancrure des montagnes noires.
« C’est beau ! » disait Pouce.
Poussy respirait l’air froid qui soufflait par la vitre entrouverte.
« Regarde, des usines. »
Les grandes cheminées crachaient des flammes dans la lueur du crépuscule. C’était comme si la mer alimentait ces feux.
« C’est beau ! » disait Pouce. « Je voudrais aller là ! » Elle pensait qu’elle pourrait marcher au bord du lac d’acier, entre les tanks et les cheminées. C’était la solitude au bord de la mer. Le ciel était absolument pur, couleur d’eau et de feu.
Après Marseille, le train s’est enfoncé dans la nuit. Tout éclairé de lumières, les glaces fermées de reflets. Pouce et Poussy avaient faim, et soif, et sommeil. Elles ont tiré les rideaux du compartiment, et elles se sont allongées sur les banquettes. Elles ont eu peur quand le contrôleur a ouvert la porte. Mais ce n’était pas le même et il a seulement demandé :
« On vous a déjà contrôlées ? »
Et il est reparti sans écouter la réponse.
Tard dans la nuit, le train s’est immobilisé dans la gare de Nice, et les deux jeunes filles ont baissé la vitre pour regarder au-dehors, l’immense voûte de fer forgé sous laquelle se hâtaient les voyageurs frileux. Le vent froid soufflait dans la gare, et Pouce et Poussy étaient pâles de fatigue ; elles grelottaient.
Puis le train est reparti, plus lentement. À chaque gare, elles croyaient que ça y était, et elles se penchaient au-dehors pour lire les noms : Beaulieu, Cap d’Ail.
Enfin le train s’est arrêté à Monte-Carlo, et elles sont descendues sur le quai. Il était tard, dix heures passées. Les gens les regardaient avec des yeux bizarres, les hommes surtout, engoncés dans leur pardessus. Pouce a regardé Poussy, l’air de dire : « Qu’est-ce que tu en dis, hein ? » Mais elles étaient si fatiguées qu’elles n’avaient même plus la force de rire.
Dans le taxi qui les conduisait à l’hôtel (« le plus bel hôtel, d’où on voit bien la mer, et où il y a un bon restaurant ») elles se sont chuchoté des idées pour manger. Du poisson, du homard, des crevettes, et du champagne ; ce n’était pas le moment de boire de la bière.
Le taxi payé il ne restait plus grand-chose dans la pochette de Poussy, de quoi aller au Casino le lendemain, et distribuer quelques bons pourboires.
Devant l’hôtel, Poussy est descendue d’abord, et elle est allée se cacher derrière un massif de fleurs, pendant que Pouce allait prendre la chambre. (« Un grand lit, et la vue sur la mer. ») Un instant après, clé en main, c’est Poussy qui allait voir la chambre numéro 410. Quand elle est redescendue, elle s’est déclarée satisfaite, sauf pour la vue sur la mer, parce qu’il fallait sortir sur le balcon, et pour la salle de bains qui était un peu petite. Mais Pouce lui a donné une bourrade, et elles ont ri très fort. Elles avaient oublié leur fatigue. Elles avaient hâte de manger. Pouce disait qu’elle était prête à dévorer. Elles se sont séparées pour monter jusqu’à la chambre, Pouce trois minutes avant Poussy, qui avait pris l’escalier au fond du hall. L’hôtel était plein de gens très chics, messieurs en complets-veston, en pardessus clairs, écharpes, et dames en robe lamée, ou en pantalon de satin blanc. Le pantalon et le pull marine des deux amies passaient inaperçus. Quand elles se sont retrouvées dans la grande chambre blanche, elles ont eu un moment de vertige. Elles ont crié, elles ont chanté même, n’importe quoi, ce qui leur passait par la tête, jusqu’à ce que la voix leur manque. Puis Pouce est allée s’installer sur la terrasse, malgré le vent froid, tandis que Poussy commandait à dîner par téléphone. Il était trop tard pour manger du poisson ou du homard, mais elle put obtenir des sandwiches chauds et une bouteille de champagne, que le garçon d’étage a apportés sur une petite table roulante. Il n’a même pas regardé la silhouette de Pouce debout devant la fenêtre et quand Poussy lui a donné un bon pourboire son visage s’est éclairé. « Bonne nuit, mademoiselle », a-t-il dit en refermant la porte.
Les deux amies ont mangé et bu, et le champagne leur a fait tourner la tête ; puis leur a donné tout d’un coup mal à la tête. Alors elles ont éteint la lumière et elles se sont couchées tout habillées sur le grand lit frais. Elles se sont endormies tout de suite.
Le lendemain, et les jours suivants, ça a été comme une fête. D’abord, il y avait le lever du soleil. Des le point du jour, Pouce sortait du lit. Elle allait dans la salle de bains prendre une longue douche très chaude, en savourant l’odeur un peu poivrée de la savonnette jaune toute neuve. Après le bain, il y avait aussi la grande serviette-éponge blanche dans laquelle elle s’enveloppait, en se regardant dans le miroir accroché à la porte. Alors Pouce sortait toute frissonnante d’humidité, et elle ouvrait les rideaux beiges pour regarder le jour se lever. Un instant après, elle entendait le bruit de l’eau dans la salle de bains, et Poussy venait la rejoindre, emmitouflée dans le peignoir en tissu-éponge rose. Ensemble elles regardaient la mer grise, couleur de perle, qui s’éclairait peu à peu, tandis que le beau ciel pur s’allumait à l’est, du côté des caps sombres. Il n’y avait pas de bruit, et l’horizon vide paraissait immense, comme le bord d’une falaise. Quand le soleil était près d’apparaître, il y avait des vols de goélands au-dessus de la mer. Ils passaient en planant dans le vent, à la hauteur de l’étage où se trouvaient les jeunes filles, et même plus haut encore, et ça donnait un drôle de vertige, comme un bonheur.
« C’est beau… », répétait Pouce, et elle se serrait contre le peignoir de bain de Poussy, sans quitter des yeux la mer illuminée.
Plus tard, à tour de rôle, elles téléphonaient au restaurant de l’hôtel, pour qu’on leur apporte à manger sur la petite table roulante. Elles demandaient n’importe quoi, au hasard, sur la carte, en faisant semblant de s’étonner quand on leur disait que, pour le homard à l’américaine, c’était trop tôt, et toujours elles commandaient une bonne bouteille de champagne. Elles aimaient bien tremper leur lèvre supérieure dans la coupe légère, et sentir le pétillement des bulles qui piquait l’intérieur de leur bouche et leurs narines. Le jeune garçon revenait souvent, maintenant, c’était lui qui apportait la nourriture et le champagne, et les journaux du matin, pliés cérémonieusement sur le plateau de la petite table roulante. Peut-être qu’il aimait bien les pourboires généreux que lui donnaient les jeunes filles, ou alors peut-être qu’il aimait bien les voir, parce qu’elles n’étaient pas comme les autres clients de l’hôtel, elles riaient et elles avaient l’air de s’amuser tout le temps.
Même, c’est lui qui leur avait montré comment on règle le mélangeur de la douche, et comment on fait marcher le store électrique, en appuyant sur le bouton pour faire tourner les lattes de plastique. Il avait des cheveux bruns bouclés et des yeux verts, et il s’appelait Éric. Mais elles ne lui avaient pas dit leur nom, parce qu’elles se méfiaient de lui tout de même un peu.