Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
Le nouveau venu haussa les sourcils avec étonnement.
— Crime crapuleux, alors ? Je ne vois pourtant pas ce que vous auriez pu faucher ici. Elle n’était pas riche, Colette.
On entendait des allées et venues dans le couloir. Des gens montaient, d’autres descendaient. Nous baissions un peu la voix, instinctivement, chaque fois que quelqu’un passait devant notre porte.
Le sang coulait vivement de la gorge de Colette, maintenant.
Il formait une flaque qui s’agrandissait et menaçait de passer sous le vantail. Fallait éviter ça. L’inconnu s’en aperçut et, sans baisser son revolver ni me perdre des yeux, il saisit la serviette éponge sur le lavabo et la jeta sur le sang. Elle devint aussitôt écarlate.
— Non, dis-je. J’avais un petit compte à régler avec cette dame.
— Comme c’est curieux !
— Ce n’est pas tout ça, repris-je. Après tout, je ne suis pas seul dans la souricière. Peut-on savoir ce que vous fabriquez, vous, avec votre revolver dans le dos de cette tordue ? Ce n’était sans doute pas pour l’inviter à une première communion.
— Non, répondit le type, en riant, mais à une dernière. La sienne. Regardez bien le bout de mon soufflant. Il y a un silencieux. J’avais l’intention de la liquider, aussitôt que je lui aurais expliqué pourquoi. J’aime bien que les gens comprennent ce qui leur arrive. Je leur donne ainsi l’occasion de se repentir. Nous n’avons pas le droit de perdre une âme, ajouta-t-il gravement.
— Perdre une âme ! ricanai-je. Si vous croyez que j’ai le temps de m’occuper de ces choses-là ! Ils peuvent bien mijoter dans la marmite de Belzébuth jusqu’à la consommation des siècles, ces salauds-là, ce n’est pas moi qui irais les en tirer.
— Mais vous n’en avez pas le droit ! s’exclama l’inconnu. Plus tard, on peut vous en demander compte. Leur âme ne vous appartient pas. Le corps, ça ne compte pas, c’est une question de salubrité. Ces gens-là sont dangereux, vous leur mettez trois ou quatre balles dans la peau, ça ne tire pas à conséquence. Mais vous n’avez pas le droit, insista-t-il en tapant du pied, de leur enlever la chance de se repentir.
Je regardai mon type avec méfiance. Qu’est-ce que c’était encore que cet oiseau-là ? Ou bien il me chambrait, ou bien c’était un dingue, de deux choses l’une.
Parce que je n’ai jamais vu un curé venir dans un hôtel, faire mettre les mains en l’air à une gonzesse et l’amener dans sa chambre avec l’intention bien arrêtée de la trucider. Ce sont des choses qui ne sont pas encore dans les mœurs.
Enfin, dit-il, c’est fait, c’est fait, il n’y a plus à y revenir. Je parie, puisque vous me dites que vous aviez un compte à régler avec la donzelle, que c’est le même que le mien.
— Allez-y, fis-je, on verra bien.
Cette amicale conversation ne nous avait pas fait lâcher notre revolver et chacun tenait toujours l’autre dans sa ligne de tir, le doigt chatouillant la gâchette. On se serait cru au cinéma.
Cette poule-là a dénoncé à la Gestapo deux policiers qui avaient permis à des résistants d’échapper à ses recherches. Ces policiers ont été fusillés ce matin. J’ai reçu l’ordre de les venger. J’avais son signalement et le numéro de sa chambre. Je me suis planqué dans l’escalier. Quand elle est passée, je lui ai gentiment mis mon Colt sous le nez en lui disant que si elle criait, elle serait immédiatement abattue. Sinon, si elle me permettait de la suivre jusque chez elle, il y aurait peut-être un arrangement.
Ses yeux eurent un éclat brutal.
— Pieux mensonge, dit-il d’une voix douce. Il n’y avait pas d’arrangement. Ou plutôt il n’y en avait qu’un. Celui que j’avais reçu l’ordre de conclure.
Il fouilla la poche de son veston, tira une cigarette qu’il m’offrit du geste et me jeta. Il en prit une de la même manière, sortit un briquet, l’alluma, mais sans lâcher son pétard.
— Pour qui diable travaillez-vous ? demanda-t-il après avoir lâché deux ou trois bouffées de fumée.
— Pour personne, répondis-je, je suis assez grand pour me débrouiller tout seul, et je n’ai d’ordres à recevoir de qui que ce soit. Je vous assure que c’est beaucoup plus agréable.
— C’est aussi beaucoup plus dangereux.
— Je suis assez grand pour me défendre tout seul.
— J’aurais mauvaise grâce à insister. D’autant plus que je vois que vous ne vous débrouillez pas mal. Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires ? Vous êtes si patriote que ça ?
— Moi ? m’exclamai-je. Pas du tout. Il n’y a personne au monde qui soit moins patriote que moi. Je n’ai jamais fait de politique et tout ça me laisse complètement indifférent. Je n’aime pas qu’on me cherche d’histoires, c’est tout. Que ce soit truand, flic ou allemand, le premier qui m’embête, je lui rentre dedans, c’est pas dur.
— Mais la Patrie ?
— La Patrie, c’est la galette. Surtout la galette des autres. Pour moi, ma patrie, c’est ma peau, vous saisissez ?
— Non, répondit le faux curé, je ne saisis pas. Si cette femme ne vous a rien fait personnellement, pourquoi l’avez-vous tuée ? Vous êtes en contradiction avec vos théories. Vous avez tué gratuitement, sans aucun bénéfice matériel ou moral.
— Ah ! fis-je, vous m’agacez, avec vos théories. Moi, on ne m’a pas appris à penser, figurez-vous. Je ne m’en porte pas plus mal, au contraire. Je suis un des bonhommes que les flics ont aidés à filer, puisque vous voulez le savoir. Il me semblait que tant que cette salope vivrait je ne respirerais pas tranquille et que les fusillés viendraient, la nuit, me tirer par les pieds. La chance a voulu que je fasse d’une pierre deux coups en liquidant, en une seule et même personne, la poupée qui a balancé mes bienfaiteurs et celle qui a fait de moi ce que je suis, un truand, un voyou, un hors-la-loi, un type qui a toute la société au cul, française et étrangère. Ça vous suffit ?
— Ça explique beaucoup de choses. Dites donc, vous ne croyez pas que ça a assez duré, ces menaces réciproques ? Je ne sais pas si vous avez confiance en moi, mais moi, le poids de ce revolver me fatigue le poignet.
Il mit son arme au cran de sûreté et la glissa dans sa poche.
— O.K., fis-je, je ne suis pas plus royaliste que le roi.
J’en fis autant et je pus enfin allumer ma cigarette.
— Qu’est-ce qu’on fait ici, maintenant ? demandai-je, on ne va pas rester là jusqu’à ce que le cadavre commence à cocotter, non ? Si on allait boire un verre ?
— C’est une idée, répondit l’homme en noir. Il commence à faire froid dans cette pièce non chauffée. Je boirais un grog avec plaisir.
Je passai la porte le premier et, comme je me retournais, je vis qu’il était penché sur le cadavre de Colette, les mains jointes. Ses lèvres remuaient. Ma parole, je crois qu’il priait.
— Alors, vous venez ? fis-je avec impatience.
Il fit au-dessus du corps un grand signe de croix. Puis il éteignit l’électricité, ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche.
— Allons-y, dit-il gaiement. Et il se lança dans l’escalier, me laissant en haut des marches, complètement abasourdi.
Chapitre 10
Mais il était dit que ce type n’avait pas fini de m’étonner. Comme je poussais la porte d’un bar voisin :
— Non, dit-il, n’entrons pas là, c’est un endroit mal famé.
J’étais décidé à ne plus poser de questions.
— Soit, répondis-je, allons ailleurs. Mais vous savez, je crains que dans le quartier on ne trouve pas beaucoup d’endroits parfaitement respectables.