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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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On finit par s’attabler chez un bougnat minable, dont l’éclairage blafard achevait de foutre le bourdon. Là, je pus observer mon compagnon à loisir. Il était entièrement vêtu de noir, avec un foulard gris que surmontait une tête maigre, aux traits extrêmement accentués. Il pouvait avoir la cinquantaine. J’étais bien incapable de deviner sa profession. Il ressemblait à un prêtre défroqué. On se demandait ce qu’un type comme ça pouvait bien faire dans la vie, quelles étaient ses ressources et quel but il pouvait poursuivre. Il me semble qu’avec une touche pareille j’aurais été incapable de m’intéresser à quoi que ce soit, même aux filles ou à la boustifaille. Il avait quelque chose de rigide et de lunaire à la fois.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? demanda-t-il après avoir allumé une nouvelle cigarette et bu une gorgée de grog.

— Je vais mettre les voiles, pardi.

— Vous avez un moyen ?

— Non. Mais je trouverai bien quelque chose. L’essentiel, c’est de sortir de Paris. La police ne se doute pas que je suis de retour dans sa bonne ville. Le cadavre ne sera pas découvert avant demain. D’ici là, j’ai le temps de bouffer des kilomètres.

— Avec le train ?

— Avec le train.

L’inconnu eut une moue.

— C’est terriblement dangereux, vous savez. Les Allemands fouillent tous les wagons et c’est difficile de passer au travers. Pourquoi ne prenez-vous pas une voiture ?

— D’où voulez-vous que je sorte une voiture ?

— On la fauche, dit le type avec tranquillité.

— Il ne circule presque uniquement que des voitures boches. C’est le meilleur moyen de se faire crever dans la cambrousse par la Feldgendarmerie.

— Non, répondit l’autre, il y a mieux que ça. On choisit de préférence une voiture de docteur. Avec le caducée sur la glace, on passe partout, c’est international, ça. Ou alors une belle croix rouge, grand format.

— Vous êtes encore un petit marrant, vous. Il faut tomber pile sur la voiture d’un toubib et avoir encore l’occasion de se l’approprier.

— Il n’est pas nécessaire d’avoir précisément la voiture d’un médecin. N’importe laquelle suffit. On colle soi-même la croix rouge au-dessus de l’autorisation de circuler.

— Faut en avoir une. Et avec les cachets encore.

L’autre me regarda avec pitié.

— Venez, dit-il.

Il torcha l’ardoise et se leva.

— Attendez, dis-je, on va remettre ça.

— Non, répondit-il, je ne bois pas. D’ailleurs, l’heure du couvre-feu approche et nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous.

Nous sortîmes et descendîmes à pas lents vers Saint-Georges. Devant une boîte de nuit stationnaient plusieurs voitures.

— Ce n’est pas là qu’il faut s’adresser, dit l’inconnu. On serait tout de suite repéré par le chasseur. Il doit y en avoir d’autres dans les rues adjacentes.

Nous nous plongeâmes presque à tâtons dans une espèce de coupe-gorge, au fond duquel on voyait luire doucement des carrosseries. Il y avait là-dedans trois ou quatre bagnoles qui attendaient paisiblement le retour de leur propriétaire.

— On va choisir la plus belle, dit mon guide, d’abord parce que ça ne coûte rien, ensuite parce qu’elle a plus de chances qu’une autre d’appartenir à un type riche et non à un fauché. En troisième lieu parce que la plupart des belles voitures qui circulent sont, soit à des civils allemands, soit à des collaborateurs.

Je me laissais conduire. Je ne me reconnaissais plus.

Cet inconnu avait pris sur moi un ascendant que personne n’avait jamais eu. Avec lui, je serais allé au bout du monde. Sans doute à cause de sa tranquillité, alors qu’il faisait les choses les plus extravagantes.

Il négligea la première bagnole, parce qu’elle était trop moche à son avis. La deuxième était fermée et il fut impossible d’ouvrir la portière. Nous eûmes plus de chances avec une traction-avant.

— C’est la voiture idéale, d’ailleurs, expliqua le séminariste. Elles sont tellement standard que leur propriétaire lui-même, pour peu qu’elles soient un peu poussiéreuses, est incapable de les reconnaître.

Il entra là-dedans comme chez lui et me fit signe de m’asseoir à son côté.

— Et la clef de contact ? demandai-je.

— La clef de contact, c’est une plaisanterie.

Il me fit voir comment on passe un fil métallique dans l’ouverture de l’allumage pour compléter le circuit et la bagnole se mit tout de suite à ronronner. Il partit en arrière et nous fûmes dans la rue Saint-Georges, que nous commençâmes à descendre lentement. Nous croisâmes même deux agents, qui nous regardèrent passer avec indifférence. Je n’aurais jamais cru qu’il soit si facile de barboter une bagnole.

— Je vais vous conduire à la porte de Vincennes, après ça, vous vous débrouillerez.

Durant tout le parcours, nous n’échangeâmes pas trois paroles. Je me demandais vraiment ce que ça pouvait être que ce type-là, sans parvenir à donner de lui une définition satisfaisante.

Arrivés à destination, le type sortit de son portefeuille une grande croix rouge pliée en quatre, avec tous les cachets que l’on pouvait exiger, et la colla sur la glace.

— Voilà, dit-il, avec ça, vous êtes paré.

— Je suis paré… je suis paré… dis-je en hochant la tête. Et l’essence ?

— J’ai un bon de vingt litres, répondit-il, je vais vous le donner, mais je n’ai rien d’autre.

— Envoyez toujours, après je m’arrangerai. Ça doit pouvoir se trouver au marché noir ?

— Heu ! difficilement. Surtout en province.

— Je m’en procurerai quand même, vous affolez pas. L’essentiel, c’est que je sorte sans dommage de l’agglomération parisienne.

— Eh bien, conclut l’inconnu, bonne chance. J’espère que vous vous en tirerez. Il n’y en a plus pour longtemps, maintenant.

Je ne pensai pas à lui demander à quoi il faisait allusion.

— Je vais vous faire un cadeau, ajouta-t-il. J’espère qu’il vous servira de viatique, moralement. Tenez, vous lirez ça, quand vous aurez un moment.

Il sortit de sa poche un livre noir et le jeta sur la banquette à côté de moi. Puis il ferma la portière.

— Bonsoir, dit-il. Et il disparut dans la nuit.

Je restai un moment rêveur, tellement j’étais intrigué par ce personnage. Puis, je pris le volant, j’embrayai et la traction-avant roula dans la nuit en direction de Fontainebleau.

On aurait pu croire que le propriétaire de la voiture avait prévu qu’elle allait lui être fauchée par un type qui éprouvait le besoin urgent de mettre le plus de bornes possibles entre lui et la rue des Saussaies. Il avait fait le plein d’essence, tant et si bien qu’en roulant toute la nuit, comme la croix rouge que je portais m’y autorisait, ma bagnole, à l’aube, ne commença à tousser qu’aux environs d’un hameau, un peu après Avallon.

Par chance, il y avait un poste d’essence au bord de la route. Je poussai la voiture jusqu’à son dernier effort et j’arrivai pile devant une espèce d’auberge. Seul le patron était déjà levé. Les yeux bouffis de sommeil, tout ébouriffé, il était en train de faire chauffer du café sur un feu de bois, dans une immense cheminée. Au fond de la grande salle se tenait le rayon épicerie-mercerie-quincaillerie. Au mur, des affiches vantaient les avantages des engrais Chose et des machines agricoles Ygrec. Au milieu de la pièce, de grossières tables, patinées par des siècles de beuveries, étaient encadrées de bancs luisants, polis par les fesses des péquenots du coin. Je résolus d’apporter ma modeste contribution à cet effort séculaire et je m’assis.

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