LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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—Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui reprocher le Portugais qu'il a tué par jalousie, car c'est là un meurtre véritable.
—Quoi! s'écria mon bon maître; Mosaïde a tué un chrétien. Nous avons en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette aventure les conclusions que j'en tire moi-même. Il est certain que sa nièce est la bonne amie de M. d'Astarac, dont elle quittait assurément la chambre quand je la rencontrai dans l'escalier.
"J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable personne sorte de la race qui a crucifié Jésus-Christ. Hélas! n'en doutez pas, mon fils, ce vilain Mardochée est l'oncle d'une Esther qui n'a point besoin de macérer six mois dans la myrrhe pour être digne du lit d'un roi. Le vieux corbeau spagyrique n'est point ce qui convient à une telle beauté, et je me sens enclin à m'intéresser à elle.
"Il faut que Mosaïde la cache bien secrètement, car, si elle se montrait un jour au cours ou à la comédie, elle aurait le lendemain tout le monde à ses pieds. Ne souhaitez-vous point la voir, Tournebroche?
Je répondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonçâmes tous deux dans notre grec.
Ce soir-là, nous trouvant, mon bon maître et moi, dans la rue du Bac, comme il faisait chaud, M. Jérôme Coignard me dit:
—Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer à gauche, dans la rue de Grenelle, à la recherche d'un cabaret? Encore nous faut-il chercher un hôte qui vende du vin à deux sous le pot. Car je suis démuni d'argent et je pense, mon fils, que vous n'êtes pas mieux pourvu que moi, par l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-être de l'or, mais qui n'en donne point à ses secrétaires et domestiques, ainsi qu'il apparaît par votre exemple et le mien. L'état où il nous laisse est lamentable. Je n'ai pas un sou vaillant dans ma poche, et je vois qu'il faudra que je remédie par industrie et ruse à ce grand mal. Il est beau de supporter la pauvreté d'une âme égale, comme Épictète, qui y acquit une gloire impérissable. Mais c'est un exercice dont je suis las, et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance. Je sens qu'il est temps que je change de vertu et que je m'instruise à posséder des richesses sans qu'elles me possèdent, ce qui est l'état le plus noble où se puisse hausser l'âme d'un philosophe. Je veux bientôt faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se dément pas même dans la prospérité. J'en cherche les moyens, et tu m'y vois songer, Tournebroche.
Tandis que mon bon maître parlait de la sorte avec une noble élégance, nous approchions du joli hôtel où M. de la Guéritaude avait logé mam'selle Catherine. "Vous le reconnaîtrez, m'avait-elle dit, aux rosiers du balcon." Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les roses, mais je croyais les sentir. Après avoir fait quelques pas, je la reconnus à la fenêtre, un pot à eau à la main, arrosant ses fleurs. En me reconnaissant de même dans la rue, elle rit et m'envoya un baiser. Sur quoi, une main, passant par la croisée, lui donna sur la joue un soufflet dont elle fut si étonnée qu'elle lâcha le pot à eau, qui tomba, peu s'en faut, sur la tête de mon bon maître. Puis la belle souffletée disparut et le souffleteur, paraissant à sa place à la fenêtre, se pencha sur la grille et me cria:
—Dieu soit loué, monsieur, vous n'êtes point le capucin! Je ne puis souffrir que ma maîtresse envoie des baisers à cette bête puante qui rôde sans cesse sous cette fenêtre. Cette fois du moins je n'ai point à rougir de son choix. Vous me semblez honnête homme, et je crois vous avoir déjà vu. Faites-moi l'honneur de monter. Il y a céans un souper préparé. Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abbé qui vient de recevoir une potée d'eau sur la tête et qui se secoue comme un chien mouillé. Après souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilité pure et seulement pour vous faire honneur, monsieur, car à la vérité cette fille ne vaut pas un coup d'épée. C'est une coquine que je ne veux revoir de ma vie.
Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce monsieur d'Anquetil, que j'avais vu naguère exciter si vivement ses gens à piquer le frère Ange au derrière. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme. Je sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant à me couper la gorge. Mon bon maître n'était pas moins sensible à tant d'urbanité. S'étant suffisamment secoué:
—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas refuser une si gracieuse invitation.
Déjà deux laquais étaient descendus avec des flambeaux. Ils nous conduisirent dans une salle où un ambigu était préparé sur une table éclairée par deux candélabres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y prendre place et mon bon maître noua sa serviette à son cou. Il avait déjà piqué une grive à sa fourchette quand un bruit de sanglots déchira nos oreilles.
—Ne prenez point garde à ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine qui gémit dans la chambre où je l'ai enfermée.
—Ah! monsieur, il faut lui pardonner, répondit mon bon maître qui regardait tristement le petit oiseau au bout de sa fourchette. Les mets les plus agréables semblent amers, assaisonnés de larmes et de gémissements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer une femme? Faites grâce à celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable d'avoir envoyé un baiser à mon jeune disciple, qui fut son voisin et son compagnon au temps de leur médiocrité commune, alors que les charmes de cette jolie fille n'étaient encore célèbres que sous la treille du Petit Bacchus. Il n'y a rien là que d'innocent, si tant est qu'une action humaine et particulièrement l'action d'une femme puisse être jamais innocente et tout à fait nette de la tache originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des moeurs barbares qui ne doit point subsister dans une âme élégante et bien née.
—Monsieur l'abbé, répondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu'une femme se moque de moi.
—Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon maître avec un soupir. Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les zéphires, l'ombre, la lumière et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine soupe avec nous. Elle est jolie, elle égayera votre table. Tout ce qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins agréable à voir. Les infidélités des femmes ne gâtent point leur visage: La nature, qui se plaît à les orner, est indifférente à leurs fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez à Catherine.
Je joignis mes prières à celles de mon bon maître, et M. d'Anquetil consentit à délivrer la prisonnière. Il s'approcha de la porte d'où partaient les cris, l'ouvrit et appela Catherine qui ne répondit que par le redoublement de ses plaintes.
—Messieurs, nous dit son amant, elle est là, couchée à plat ventre sur le lit, la tête dans l'oreiller et soulevant à chaque sanglot une croupe ridicule. Regardez cela. Voilà donc pourquoi nous nous donnons tant de peine et faisons tant de sottises!… Catherine, venez souper.
Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer par le bras, par la taille. Elle résistait. Il fut pressant:
—Allons! viens, mignonne.
Elle s'entêtait à ne point changer de place, tenant embrassés le lit et les matelas.