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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:

The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille jurements:

—Lève-toi, garce!

Aussitôt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras et entra dans la salle à manger, avec un air de victime heureuse.

Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la tête renversée sur l'épaule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table.

—Messieurs, dit notre hôte, pardonnez à ma vivacité un mouvement que je ne saurais regretter, puisqu'il me donne l'honneur de vous traiter ici. Je ne puis en vérité souffrir tous les caprices de cette jolie fille, et je suis devenu très ombrageux depuis que je l'ai surprise avec son capucin.

—Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous le sien, votre jalousie s'égare. Sachez que je n'ai de goût que pour M. Jacques.

—Elle raille, dit M. d'Anquetil.

—N'en doutez point, répondis-je. On voit qu'elle n'aime que vous.

—Sans me flatter, répliqua-t-il, je lui ai inspiré quelque attachement. Mais elle est coquette.

—A boire! dit M. l'abbé Coignard.

M. d'Anquetil passa la dame-jeanne à mon bon maître et s'écria:

—Pardi, l'abbé, vous qui êtes d'église, vous nous direz pourquoi les femmes aiment les capucins.

M. Coignard s'essuya les lèvres et dit:

—La raison en est que les capucins aiment avec humilité et ne se refusent à rien. La raison en est encore que ni la réflexion ni la politesse n'affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin est généreux.

—Vous me faites trop d'honneur, répondit M. d'Anquetil. C'est le vin de M. de la Guéritaude. Je lui ai pris sa maîtresse. Je puis bien lui prendre ses bouteilles.

—Rien n'est plus juste, répliqua mon bon maître. Je vois, monsieur, que vous vous élevez au-dessus des préjugés.

—Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abbé, répondit M. d'Anquetil. Ma naissance me rend aisé ce qui serait difficile au vulgaire. Un homme du commun est forcé de mettre de la retenue dans toutes ses actions. Il est assujetti à une exacte probité; mais un gentilhomme a l'honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir. Cela le dispense de s'embarrasser dans des niaiseries. J'ai servi sous M. de Villars, j'ai fait la guerre de succession et j'ai risqué d'être tué sans raison à la bataille de Parme. C'est bien le moins qu'en retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes créanciers et prendre à mes amis, s'il me plaît, leur femme ou même leur maîtresse.

—Vous parlez noblement, dit mon bon maître, et vous montrez jaloux de maintenir les prérogatives de la noblesse.

—Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arrêter les timides et contenir les malheureux.

—A la bonne heure! dit mon bon maître.

—Je ne crois pas à la vertu, dit l'autre.

—Vous avez raison, dit encore mon maître. De la façon qu'est fait, l'animal humain, il ne saurait être vertueux sans quelque déformation. Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous: sa petite tête, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse rondeur, et le reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de vertu? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-même, monsieur, qui méditai dès mon enfance les maximes austères de la religion et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi quelque vertu qu'à travers les brèches faites par la souffrance et par l'âge à ma constitution. Encore me suis-je, à chaque fois, insufflé moins de vertu que d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin Créateur du monde cette prière: "Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle m'éloigne de la sainteté." Ah! la sainteté, voilà ce qu'il est possible et nécessaire d'atteindre! Voilà notre convenable fin! Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi à boire.

—Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu.

—Pour le coup, dit l'abbé, je vous blâme, monsieur. Il faut croire en

Dieu et dans toutes les vérités de notre sainte religion.

M. d'Anquetil se récria:

—Vous vous moquez, l'abbé, et nous prenez pour plus niais que nous ne sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni à Dieu, ni au diable, et ne vais jamais à la messe, si ce n'est à la messe du Roi. Les sermons des prêtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au plus pour les temps où ma grand'mère vit l'abbé de Choisy rendre, habillé en femme, le pain bénit à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il y avait peut-être de la religion en ce temps-là. Il n'y en a plus, Dieu merci!

—Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas ainsi, s'écria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pâté est sur la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l'an passé en grande détresse et dénuement, j'allai, sur le conseil de frère Ange, brûler un cierge dans l'église des Capucins, et que le lendemain, je rencontrai à la promenade M. de la Guéritaude, qui me donna cet hôtel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin que nous buvons aujourd'hui, et assez d'argent pour vivre honnêtement.

—Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales affaires, ce qui est si choquant qu'on en est blessé, même athée.

—Monsieur, dit mon bon maître, il vaut infiniment mieux compromettre Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le chasser, à votre exemple, du monde qu'il a créé. S'il n'a pas spécialement envoyé ce gros traitant à Catherine, sa créature, il a du moins permis qu'elle le rencontrât. Nous ignorons ses voies, et ce que dit cette innocente contient plus de vérité, encore qu'il s'y trouve quelque mélange et alliage de blasphème, que toutes les vaines paroles que l'impie tire glorieusement du vide de son coeur. Il n'est rien de plus détestable que ce libertinage d'esprit que la jeunesse étale aujourd'hui. Vos paroles font frémir. Y répondrai-je par des preuves tirées des livres saints et des écrits des Pères? Vous ferai-je entendre Dieu parlant aux patriarches et aux prophètes: Si locutus est Abraham et semini ejus in saecula? Déroulerai-je à vos yeux la tradition de l'Église? Invoquerai-je contre vous l'autorité des deux Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui n'est point solennel. L'Église nous avertit, dans sa prudence, qu'il ne faut point s'exposer à ce que l'édification se tourne en scandale. C'est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les vérités dans lesquelles je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence à la chaste modestie de mon âme et sans exposer aux profanations les sacrés mystères, je vous montrerai Dieu s'imposant à la raison des hommes; je vous le montrerai dans la philosophie des païens et jusque dans les propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai connaître que vous le confessez vous-même malgré vous, alors que vous prétendez qu'il n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y a dans le monde un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de tout ordre.

—Je vous l'accorde, répondit M. d'Anquetil renversé dans son fauteuil et caressant son mollet, qu'il avait beau.

—Prenez-y donc garde, reprit mon bon maître. Quand vous dites que Dieu n'existe pas, que faites-vous qu'enchaîner des pensées, ordonner des raisons et manifester en vous-même le principe de toute pensée et de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d'établir qu'il n'est pas, sans faire briller par le plus méchant raisonnement, qui est encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie qu'il a établie dans l'univers?

—L'abbé, répondit M. d'Anquetil, vous êtes un plaisant sophiste. On sait aujourd'hui que le monde est l'ouvrage du seul hasard, et il ne faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ailées.

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