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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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Chuchote, petite fille. Ce que tu me racontes n'a aucune importance ; je le sais, j'ai fait parler Marie avant-hier. Chuchote quand même tout près de mon oreille. Oui, là, plus près. Ne t'effarouche pas : si je t'attire contre moi, c'est pour te rendre la chose plus facile. Je sens ton omoplate sous la robe de plage. Malgré le bain, tu sens encore la savonnette. Au fait, que dis-tu ?

On a dix-neuf ans. On est bien seulette. Maman est morte, il y a huit ans (commentaires navrés sur cette chance. Mais oui, mais oui, je compatis). Papa s'est remarié à Madagascar avec une dame noire, qui porte un nom de neuf syllabes. Papa ne revient jamais ; il fait des enfants à grosses lèvres, en surveillant je ne sais quelle exploitation de raphia (bougnoulisé, le papa, si je comprends bien). Fifille, élevée par « tante Catherine », a son certificat, son brevet, son diplôme Pigier ; elle a suivi des cours de coupe, de cuisine et de puériculture. Voici deux ans, elle s'est installée à Paris, chez les Servantes du Sacré-Cœur, spécialistes du pensionnat pour jeunes filles, et elle est entrée chez Me Gand, dont elle prépare les dossiers, tandis que ce grand homme prépare ses manchettes. Elle ne peut quitter la pension avant sept heures et doit être rentrée pour le dîner, sauf permission spéciale. Mais cette permission spéciale, qui doit être réclamée par la famille et donne lieu à d'âpres vérifications, ne saurait lui être accordée, car tante Catherine s'est retirée à Montpothier, petit village de l'Aube, son pays natal.

— En somme, je suis pratiquement orpheline, comme vous.

Tiens, tiens ! Marie n'a pas renseigné que moi.

— J'avoue pourtant que vous me faites un peu peur. Si j'avais eu une mère comme la vôtre, il me semble que je l'aurais contrainte à m'aimer. Une mère…

Je connais l'antienne. Maintenant, par principe, je ne proteste plus, je hoche la tête, j'écoute d'un air pénétré toutes considérations édifiantes sur les mères. Restons sublime et sombre : ce genre noir goudronne les routes du succès auprès des dames, car elles sont toutes des mères en puissance et entendent vous réconcilier avec la profession. « Le premier enfant d'une femme, c'est l'homme qu'elle aime », répète souvent Paule, cette inféconde qui a eu beaucoup d'enfants de cette sorte et dont je suis le petit dernier. Ne scandalisons pas, en Monique, celle qui veut m'adopter. D'ailleurs elle n'a pas insisté. Son chuchotement a repris : il devient inaudible comme le tic tac d'un réveil familier. Elle doit parler de ses petits rouages, de ses routines, de ses compagnes, de sa chambre étroite comme une cellule, de son pot d'azalées… La voix s'éteint et je ne m'en aperçois pas. Nous ne bougeons plus. Le ciel, l'eau, les minutes, tout est lisse, fluide et rose. Malheureusement, j'ai ma montre-bracelet.

— Sept heures moins dix ! s'écrie soudain Monique, qui bondit sur ses pieds. Je vais être en retard. Et vous ne m'avez rien dit.

— Je vous écrirai.

Nous courons au canot, qu'il faut rendre. Mais, entre lui et nous, il y a deux arbres dont l'ombre est intéressante. Monique s'arrête et me regarde. Plus exactement, je m'arrête et je la regarde.

— Non, fait-elle.

Mais elle ne bouge pas. L'une après l'autre, mes mains tombent sur ses épaules et le haut de son corps s'incline vers moi, tandis que le bas s'efface, m'oppose ce genou, cheval de frise des filles sages.

— Nous allons trop vite. Nous ne devrions pas.

Faible conditionnel, vite étouffé.

XXII

Paule secoue la tête, comme les chevaux qui s'ennuient entre les brancards, comme les chevaux dont elle a la crinière longue, lisse, flottante, équitablement répartie par la raie. Paule secoue la tête, la retourne largement vers moi :

— Ah, c'est toi ! Comment fais-tu pour venir un dimanche ?

Pas l'ombre d'un reproche dans sa voix. Paule sait pour qui je la néglige. Depuis un mois, je ne lui consacre plus que de petites demi-heures, par-ci par-là.

— Monique est chez sa tante, dans l'Aube. Elle prend trois semaines de vacances.

— Trois semaines… fait Paule, d'un air absorbé. — Puis elle reprend vivement : Je vois ! Faute de mieux, on se rabat sur cette pauvre Leconidec… Enfin, je ne suis pas fâchée de te voir, j'ai à te parler.

La solennité avec laquelle Paule vient de prononcer ces derniers mots attire mon attention. Ses yeux ont beau être soigneusement peints, leur sclérotique ressemble à la cellophane fripée. Peut-être est-ce la faute de la lumière qui, pour une fois, tombe à flots du haut des toits et submerge le canon de la rue Galande, généralement obscur. Je m'approche de la fenêtre ouverte. Un rayon lointain rend quelques couleurs aux trois bégonias qui s'étiolent dans le caisson de bois pourri, sous la barre d'appui, et que Paule arrose à pleins brocs tous les soirs malgré les protestations des locataires d'en dessous.

— Tu les emporteras dans ta chambre, décide-t-elle. Sinon, le gérant les laisserait crever.

Comme je la regarde avec des yeux ahuris, elle lâche tout à trac.

— Il faut que je te dise : je vais partir pour l'Espagne.

Je comprends de moins en moins. Quelle est cette farce ? Paule reprend :

— Eh bien ! quoi ? Il y a du boulot en masse, là-bas, pour les infirmières. Je m'ennuie, j'en ai marre des respectables clients de la clinique. J'ai envie de soigner quelques salopards du Frente popular.

Sur ces mots, Mme Leconidec éclate de rire : d'un rire forcé qui a la couleur et la vitalité de ses bégonias. Je connais les sympathies politiques de Paule : ce sont les miennes, encore qu'elles m'aient d'abord été dictées par le souci de faire chorus avec les ennemis de mes ennemis (qui me sont beaucoup plus chers que les amis de mes amis). Je la comprends d'autant mieux que depuis quelque temps mes mobiles personnels font place à des motifs plus généraux et que mes nécessités fournissent une base enfin solide à mes convictions. Mais Paule, qui pense ou plutôt qui rêve à gauche et ne s'en cache pas, m'a cent fois proclamé sou horreur du bla-bla-bla, des consignes et de l'action directe. Cette décision a d'autres causes, que je devine aisément.

— Je n'ai plus grand'chose à faire ici, maintenant, avoue-t-elle enfin, d'un ton las. Je ne suis plus qu'une vieille bique, bonne pour la boucherie, et encore !

Et voici Paule, la forte Paule, qui s'écroule, qui psalmodie d'interminables jérémiades. Et me voilà muet, glacé. Le plus difficile, dans une situation de ce genre, c'est d'empêcher les femmes de parler et les hommes de se taire. Instinctivement, je me contracte. Je déteste les consolations, à mon usage comme à usage d'autrui. Je suis incapable de trouver les mots qui puissent servir d'étais à un effondrement de doléances. Ma recette à moi serait plutôt la cartouche glissée dans les ruines. Je finis par la placer :

— Tu me fais pitié.

Il n'en fallait pas plus. Aussitôt, Paule saute en l'air.

— Pitié ! Monsieur a pitié de moi ! Est-ce que j'ai eu pitié de lui, moi ? Te figures-tu que je me sacrifie à ton précieux bonheur ? Ma présence te gêne, je n'en doute pas. Mais je ne pars pas pour te faire plaisir… je pars pour me débarrasser d'une imbécile, pour me débarrasser de moi. Je me fiche à la porte de ta vie.

Cette explosion s'émiette vite. Paule écarte les bras comme si elle sortait d'un tas de décombres et retrouve son calme pour dire, avec une pointe d'emphase :

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