La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
— Vous le regrettez ?
Une heure plus tard, nous sommes sur la Marne, offrant au soleil le maximum de peau. Monique n'a eu qu'à déboutonner sa robe de plage, dans le canot même, pour apparaître en maillot. Décidément, cette petite ne fait pas de fausses notes. Pour les femmes, il faut savoir passer très vite, sans déshabillage apparent, à l'état de statue. Toute grâce s'effondre, quand vous les voyez dépouiller une lingerie compliquée ; une pudeur trop longue devient de l'impudeur, même si le deux-pièces est déjà en place. Et ne parlons pas des imprudentes qui n'ont pas pris cette précaution et qui, en l'absence de cabines, sont obligées de recourir aux pires contorsions, aux plus navrants camouflages pour retirer subrepticement leur cache-sexe.
Je n'aime pas ramer. Sur l'Ommée, trop étroite, nous n'avancions qu'à la godille ou à la perche. Le rameur ne voit pas où il va. Le godilleur peut faire face : vieille nécessité des marais chouans. Mes rames, qui se moquent de toute poésie, frappent lamentablement les flots harmonieux, du reste surpeuplés d'autres inexpériences et largement irisés de gaz-oil. Aspergée en cadence, Monique rit. Elle fredonne aussi : cette silencieuse, qui n'a pas lâché trois phrases, meuble son silence comme les oiseaux. Assise à l'autre bout de la barque, le corps de face et le visage de profil, les jambes serrées, les mains pendantes, elle ne bouge pas.
— Monique, vous avez froid ?
Le profil fait un quart de tour, oscille un peu de droite à gauche pour dire non, puis reprend sa pose de médaille. Le décolleté foncé des baigneuses, ce triangle de peau roussie qui prolonge celle du cou, attire mes yeux. Car en dessous remuent les seins, peu pointus, très ronds, écartés. Entre le soutien-gorge et la culotte, s'étend cette brève zone de chair nue, boursouflée par les élastiques. Plus bas, le ventre est bien plat, mais la hanche un peu lourde, ainsi que la cuisse.
— Monique, vous ne me regardez pas ?
— C'est que, vous, vous me regardez trop.
Les yeux gris reviennent vers moi, précisent le reproche. Elle à raison : je ne m'occupe que d'elle et pourtant je ne m'occupe pas d'elle. Je m'occupe de son double, de ce qui me plaît ou de ce qui me déplaît en ce double, je ne m'occupe que de moi. Désastreuse habitude ! Paule disait, ce matin : « Toi, mon bonhomme, fais gaffe à l'amour de tête. Tu fais partie de ces bons petits égoïstes qui s'isolent à deux : Fiche-moi la paix, mignonne, et laisse-moi rêver de toi. » Ma jeunesse est toujours là, menaçante, où j'ai appris à vivre avec, mais pas à vivre ensemble. Méfions-nous du chouan. Et méfions-nous aussi du trouble qui l'envahit. Amour de tête, tête à queue, queue leu leu, disait l'humoriste qui ajoutait : « En fait de femme, possession vaut titre. Que ton souvenir soit un garde-meubles !… » Mais quel est ce soliloque dont les yeux gris s'étonnent encore ? Fichu petit bourgeois ! Saliveur en dedans ! L'amour, je ne le vis pas, je le déclame. Monique, donne-moi ta simplicité.
— Jean ! Vous n'allez pas vous laisser remonter par la grosse dame ?
Je me réveille. Je suis sur la Marne, je l'avais oublié. Je suis dans un canot, en slip, avec une fille fraîche à qui je suis seulement sympathique et qui ne coupe par les cheveux en quatre, avec une fille qui met toute la semaine le nez dans les Dalloz et entend profiter de son samedi. J'aperçois la grosse dame, qui remplit tout son canot d'acajou verni et qui pagaye avec fureur pour se faire maigrir.
— Prenez une rame, Monique.
Monique bondit à mes côtés, pose sa petite fesse chaude contre la mienne, saisit un aviron. Mais nous ne ramons pas en mesure, les tolets grincent en vain, nous n'avançons guère. « Une, deux », fait lentement la jeune fille. Voici enfin la cadence. « Une, deux », reprend-elle plus vite. Cette fois, l'avant du bateau se soulève et l'eau bruisse comme du linge froissé. Dites-moi pourquoi je suis content ? Ce rythme commun, sans doute, en préface un autre. « Une, deux », continue Monique, en appuyant sur « deux », sans le vouloir. La grosse dame disparaît dans notre sillage, tandis que se rapproche l'île de Charentonneau.
Le canot se dandine, fait le beau au-dessus de son ombre. Une boîte de conserve passe gravement, obéit au courant qui l'entraîne vers le barrage. La lumière semble ne plus devoir grand-chose au soleil : on dirait qu'elle provient des nénuphars, posés comme des lampes au ras de l'eau, entre les réflecteurs de leurs feuilles. Heure tendre : encore une fois, l'usage le veut. Les dix mille couples du samedi se resserrent. Autour de nous, j'en dénombre une demi-douzaine, et ce bon exemple m'encourage. Il y a déjà longtemps que nous sommes sortis de l'eau, que Monique a remis sa robe et fait disparaître son deux-pièces dans le sac de plage. Je ne l'ai même pas vue faire ; d'ailleurs, je ne la regardais pas, je l'écoutais et, comme elle ne disait rien, j'étais sous le charme. Maintenant elle parle, parce que le moment est venu des grandes explications. Pour ne pas scandaliser ses cordes vocales, elle chuchote :
— Vous me croirez si vous voulez, c'est la première fois que je sors seule avec un jeune homme…
— Je n'en suis pas sûr, ni tellement flatté : j'aime la concurrence, pour la vaincre.
Monique ajoute aussitôt :
— Avec un jeune homme que je ne connais pas.
Tout compte fait, la précision me console peu. Je n'en suis pas à une contradiction près. Plus jaloux qu'un Arabe, je suis tout de suite propriétaire de ce que j'aime. (Comme de tout : je donne facilement, je ne prête jamais. Qui donne, abandonne ou se débarrasse, mais qui prête partage.) Je regarde Monique et je songe : quand j'achète une chemise, je la retire du dessous de la pile pour être sûr qu'on ne l'ait pas vue, pas touchée, qu'on n'ait pas eu envie d'elle avant moi. Il me semble qu'elle est plus propre. Mais soyons juste : la gêne de Monique, tout à l'heure, devant J'enquête de mon regard, le haïk de confusion dont elle s'enveloppait, voilà de bons signes.
— Je ne vous cache pas mon embarras, continue la voix mince. D'un côté, je voudrais que vous me rassuriez, que vous me disiez où vous voulez en venir. D'un autre côté, je ne suis pas de celles qui s'engagent au bout de huit jours et je comprends très bien que vous vouliez réfléchir. Vous ne savez rien de moi. Je ne sais rien de vous. Voulez-vous que, ce soir, nous essayions de…
— Oui, parlez-moi de Monique Arbin.
Je l'ai devancée, par prudence. Ou par pudeur : je ne crois pas que je puisse me livrer le premier. Au surplus, c'est une vieille loi : l'homme déshabille la femme, d'abord, au propre comme au figuré… Un brochet saute, et Monique se soulève, s'amuse à compter les ronds, utilise ce répit. Je vois bien qu'elle hésite. A genoux, assise sur ses talons, elle a l'air de se confesser.
— Par où commencer ? soupire-t-elle. Je ressemble à n'importe qui, vous savez.
J'espère bien que non. La seule excuse que j'aie jamais trouvée à ma mère, la seule raison pour laquelle je n'en voudrais pas changer, c'est qu'elle est unique en son genre. Je ne déteste pas le commun des mortels, je ne lui interdis pas de m'entourer, mais je ne désire pas qu'il absorbe les êtres qui me sont chers — ou odieux. Pourquoi ai-je l'intuition que celui-ci ne saurait être tiré qu'à un seul exemplaire ?
L'amour ?… Certes, j'en parle anecdotiquement et je te remercie de ne pas avoir prononcé une seule fois ce mot pieux. Amour, humour : la rime me gêne. L'amour !… oh, là là ! je ne crois pas tellement à ce que je viens de dire, je vais sortir un niaiserie, mais je puis être niais, ce soir… L'amour, voilà ce qui rend un être unique (comme Dieu), ce qui le sauve de la médiocrité. Et tout est médiocre, même le parfait, pour qui ne l'apprécie pas. Je le soupçonne depuis longtemps : Dieu ne peut exister que par l'amour des hommes. Et réciproquement. Un être n'existe pour un autre que dans la mesure où il l'a sorti du lot. Premier corollaire : pour Folcoche, je n'existe pas. Second corollaire, plus inquiétant : je ne serai pas unique tant que je ne serai pas aimé. Troisième corollaire : dépêche-toi de m'aimer…