La Marquise De Pompadour Tome I
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Marquise De Pompadour Tome I». Краткое содержание книги:
Une poignante angoisse étreignit le cœur du chevalier.
Il s’avança dans le vestibule et se hasarda à appeler.
Aussitôt un valet en grande tenue apparut. Cet homme se tenait sur le pas de la porte, dans la rue. En apercevant le chevalier, il s’écria, avec cette familiarité des laquais de grande maison:
– Ah! Ah! vous voilà sur pied, mon officier! Eh bien, tant mieux! car madame…
– Madame? interrompit le chevalier.
– Eh! oui, Mme Poisson!
– La mère de…
– De Mlle Jeanne… parfaitement, mon gentilhomme!
– Jeanne! songea d’Assas. Elle s’appelle Jeanne!… Dites-moi, mon ami, ajouta-t-il tout haut, ces dames sont sans doute sorties?… Je voudrais pourtant leur offrir mes remerciements…
– Tout le monde est à l’église, fit le laquais en secouant la tête.
– À l’église? murmura le chevalier en frissonnant.
– Oui, tout le monde… depuis monsieur et madame jusqu’au dernier valet, depuis Mme du Hausset jusqu’à la dernière fille de chambre… je suis resté seul pour garder l’hôtel… C’est moi le concierge! termina le laquais en se redressant.
– Quelle église? balbutia le chevalier en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front.
– Saint-Germain, donc!… l’église de la paroisse, Saint-Germain-l’Auxerrois!…
Le chevalier fit un geste de remerciement et sortit, la tête bourdonnante, courant presque.
– Au diable le jeune fou! pensa le laquais. J’allais lui expliquer le mariage de mademoiselle, ce qui l’eût intéressé à coup sûr, et ce qui m’eût fait, à moi, passer cinq minutes…
– Pourquoi est-elle à l’église? se demandait d’Assas.
Cette question, il eût été bien simple de la poser au digne concierge. Mais ce mot d’église avait bouleversé le chevalier, et la question s’était étranglée dans sa gorge. Il pressentait un malheur, et jusqu’à la dernière seconde, il voulait garder l’espérance.
À l’église!… ce n’était ni dimanche ni jour de fête…
On va à l’église pour un enterrement… mais non! il y avait des fleurs plein le vestibule, et le concierge avait un air de fête…
On va aussi à l’église pour un mariage!…
Le chevalier s’arrêta court et devint très pâle. Des gens qui passaient près de lui l’entendirent qui disait presque à haute voix:
– Eh bien, oui, un mariage! Et puis après? Pardieu, elle assiste au mariage d’une de ses amies, voilà tout! Que diable vais-je chercher? Quelle vraisemblance dans tout ce que j’ai vu et entendu y a-t-il que ce soit son mariage à elle!… Allons donc!…
Il se remit à courir; et comme il débouchait non loin de l’église, les cloches se mirent à sonner joyeusement; le grand portail s’ouvrit tout large, laissant passer au dehors des bouffées de la marche triomphale que les orgues attaquaient…
Devant ce portail ouvert, d’Assas demeura pétrifié.
Dans la vague obscurité de l’église, il vit une foule élégante, merveilleux costumes de cette époque qui fut le triomphe du «joli» sur le «beau», gracieux ensemble de broderies, de velours et de satins, couleurs claires, robes à falbalas, jabots de dentelles précieuses, épées de parade à poignées incrustées de diamants, tout un décor théâtral sur le fond lumineux des cierges de l’autel et des tapisseries dont l’église s’était parée…
Alors, au son des cloches sonnées à toute volée, au rythme majestueux scandé par les orgues, un cortège s’organisait, précédé par un suisse gigantesque, passant dans la haie des invités que courbait, comme un souffle d’harmonie, le même salut aux épousés qui s’avançaient!…
Le chevalier regardait cela, un vague sourire aux lèvres.
Dans cette foule, il cherchait Jeanne, et ses yeux allaient très loin, jusqu’à l’hôtel illuminé.
Soudain, le suisse parut dans la pleine lumière du jour.
Et il s’effaça…
Les épousés furent visibles…
Une légère secousse agita d’Assas. Il s’appuya à un arbre. Quelque chose comme une plainte monta à ses lèvres. Livide, hagard, il tenait ses yeux angoissés sur la belle épousée qui, lente et tremblante, toute pâle dans la magnificence des dentelles, s’avançait vers les voitures, donnant la main à l’époux!
– Jeanne! râla d’Assas. Jeanne!… Elle!… Je ne rêve pas! L’atroce réalité est bien là sous mes yeux!… L’aventure est effroyable!… mais que vais-je devenir, moi!… Mais je l’aime! je l’aime! oh! insensé! insensé!…
Devant la foule rassemblée, il se raidit un instant, chercha à admettre «l’aventure»…
Et son regard, par un violent effort, se détourna de Jeanne, chercha l’époux!…
– Le Normant d’Étioles!
Et il le vit, si laid, si affreux avec son sourire sarcastique, ses yeux mauvais, son front têtu, sa taille déjetée; il le vit si insolent dans son triomphe, dans la splendeur de son costume semé de perles et de pierreries, – toute une fortune sur un habit! – il le vit dans une telle hideur mise en valeur par la fragile et si délicate beauté de l’épousée, qu’une colère, une révolte furieuse se déchaînèrent en lui!
Quoi! c’était là le mari de Jeanne… Quoi! cet être dont il avait eu pitié!… Quoi! cette idéale créature s’unissait à ce monstre! Ah! sans aucun doute l’immense richesse du monstre avait conquis cette fille! Une fille! oui! Une fille! Pas de cœur, pas d’âme dans cette poupée! Elle ne se donnait pas! Elle se vendait!… Et lui! lui le pauvre chevalier sans fortune! lui qui n’avait que son épée et la poésie de ses rêves à offrir!… Il avait osé espérer!… Il avait fait ce doux songe!… Ah! la chute était terrible!… Il avait cru aimer un ange: il s’était heurté à une fille!… Oh! mais il allait lui dire, lui crier à la face de tous…
Il fit rapidement trois pas en avant.
Ces trois pas le portèrent en présence des épousés.
Sa gorge se serra; ses paupières se gonflèrent comme si des larmes allaient en jaillir, mais en réalité ses yeux demeurèrent secs et hagards. Il chercha le regard de Jeanne. Il chercha la parole qui devait traduire son désespoir et sa révolte…
Et dans cette seconde à peine saisissable, il vit que le regard de Jeanne se levait… se perdait… là-bas quelque part! Jeanne ne le voyait pas! Jeanne regardait quelqu’un, au loin, derrière lui!…
D’instinct, tout d’une pièce, il se retourna.
Et il vit!…
Sur le large balcon du Louvre, entre deux colonnes, c’était une dizaine de gentilshommes de la cour… et, en avant de ces gentilshommes, quelqu’un qui se penchait, un peu pâle, et regardait Jeanne!… Et ce quelqu’un, c’était Louis XV!…
– Le roi! balbutia d’Assas éperdu de ce qu’il entrevoyait. Le roi qui, cette nuit, était sous ses fenêtres!…
Avec cette rapidité et cette sûreté de mouvement que les hommes de décision ont dans les moments de crise, il s’effaça, attacha ses yeux sur Jeanne…
L’épousée avait vu le roi!
Ses yeux demeuraient rivés sur le balcon du Louvre!
Lentement elle porta jusqu’à ses lèvres le bouquet blanc qu’elle tenait à la main.
Peut-être la pauvre enfant oubliait-elle en cette suprême minute la définitive cérémonie qui venait de s’accomplir, et où elle se trouvait, et que des centaines de regards étaient fixés sur elle!…