La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
Celle-là… Pourquoi donc a-t-elle trente-six ans, ces paupières fripées, cette bobine de fil blanc dispersé dans les cheveux, ce ventre qui doit tout à sa gaine et ces seins que ma paume sait creux, vides, mous comme un zeste ? Toutes ses couvertures sont jetées sur mon lit et je sais que, ce soir, pour ne pas me les reprendre, pour ne pas me proposer de coucher avec moi, en frère et sœur, pour ne pas même attirer l'attention en réclamant un couvre-pied supplémentaire, elle se glissera toute habillée sous un tas de vieux manteaux. En fait de sentiments, je ne suis pas grand clerc, mais je vois bien qu'en six mois sa fameuse indifférence s'est effilochée et que sa désinvolture se fêle, comme la tasse qu'elle pose devant moi.
— Bois donc, pendant que c'est chaud.
J'aime ces attentions qui ne s'encombrent pas de mots, ni d'attitudes. S'apercevant que si la tasse fume, notre haleine lui fait concurrence, Paule allume un chétif poêle de camping qui pue l'essence. Puis elle retape mon lit, brosse ma veste, range sommairement mes livres.
— Au moins, reprend-elle pour meubler le silence, tu auras pu prendre de l'avance en un mois.
Cette bronchite est presque une chance, en effet. On n'a pas idée de ces chances-là, du côté de La Belle Angerie ! J'ai décidé de me débarrasser cette année de ma licence en préparant les deux certificats qui me manquent encore. Jusqu'en avril, je ferai des économies afin de me consacrer uniquement à mes études pendant le dernier trimestre. Comme je me dispose à réaffirmer ces nobles intentions, une bonne quinte de toux les disperse. Paule fronce les sourcils, me tape dans le dos, puis décrète :
— Au lit, monsieur ! Je vais chercher les ventouses et le thermomètre.
Mais ce programme sera bousculé. Tandis que je me couche, un coup de poing ébranle ma porte, derrière laquelle piétinent au moins quatre souliers.
Il s'agit d'une invasion. Un premier militaire entre, solennel, précédé par une paire de gants blancs. Son manteau ressemble à une reliure austère et la double raie rouge du pantalon à de riches signets. A son flanc oscille la miroitante épée par quoi les « armes savantes » expriment leur nostalgie des armes blanches. Haut perché, règne le bicorne, qui hésite à s'affirmer couvre-chef de diplomate, d'académicien ou de gendarme endimanché. Mais les lunettes, cercles tangents, proclament que ce bicorne est bien celui de l'X et, plus précisément, celui de Marcel, nouveau polytechnicien, qui salue de l'index et trouve le mot qui convient à la situation :
— Bonjour !
Un second militaire, dont la présence ne semble pas honorer le premier et qui s'avance derrière lui avec la toute petite allure d'une ordonnance, montre alors son col bleu délavé, son pompon rouge. Son nez tordu renifle la puanteur amicale de l'essence et claironne :
— On passait par là, ma vieille !
Les voilà plantés sur mon carreau, dont le vernis s'écaille. Le matelot dévisage Paule, telle une fille de port. Quant à mon presque-officier, il la regarde comme un péché mortel. Ses gants, couleur de conscience parfaite, lui alourdissent sans doute la main qu'il ne tend pas. Paule sourit de toutes ses dents, marmonne une formule et sort, faussement humble, brandissant une tasse dans le plus pur style soubrette. Le bicorne s'abaisse un peu, pour approuver. En une seconde, l'atmosphère Rezeau vient de m'être restituée.
— Ça ne va pas trop mal ? s'enquiert le polytechnicien, compatissant.
— Je suis en perme, explique Fred. J'ai d'abord été voir Marcel. Il a voulu m'accompagner chez toi… C'est plutôt moche… Comment te débrouilles-tu ? Je ne t'ai jamais vu si maigre.
Il est gras, lui, bien nourri par l'Intendance. Marcel a la santé plus discrète. Ma première réplique leur inspirera le respect qui m'est dû.
— J'achève ma licence, mon petit père. Comme je n'ai pas de rentes, il faut bien que je travaille en même temps.
Marcel ne semble pas du tout impressionné.
— Tu n'avais pas besoin, insinue-t-il, de te créer ces difficultés. D'ailleurs, tu m'étonnes : on m'avait assuré que tu avais raté tes examens.
« On » doit avoir les cheveux secs, le menton en galoche et le prénom de ma voisine. Ma voix devient coupante :
— Renseigne-toi en Sorbonne, c'est plus sûr… Elle ne t'a pas dit non plus que je ramassais des croûtes dans les poubelles ?
Marcel se réfugie dans le rire. Ses gloussements, qui déplacent le bicorne, sont pleins d'indulgence. Pardonnons quelques inexactitudes à une pauvre femme nerveuse bien maltraitée par sa progéniture. Mais le pompon de Fred se penche de mon côté.
— Ma foi, avoue-t-il, elle m'a raconté avant-hier que tu avais échappé de justesse à une affaire de mœurs, l'année dernière, que tu étais réformé pour tuberculose, que tu vivais actuellement aux crochets d'une…
Paule, qui entre sur deux silencieuses pantoufles, reçoit le mot en pleine figure. Elle ne bronche pas, pose sur la table une boîte de ventouses, un flacon d'alcool, du coton hydrophile.
— La putain, c'est moi ! fait-elle, suave, en secouant le thermomètre. Asseyez-vous donc, messieurs !
L'ange qui passe a de très longues ailes et le réveil, piqué de rouille, que j'ai acheté à Saint-Ouen, grignote de bien gênantes secondes. Enfin, Paule, qui a l'air de s'amuser beaucoup, me met décemment le thermomètre sous la langue et fait face au bicorne.
— Vous devriez dire à Madame votre mère… commence-t-elle, en détachant le possessif.
Puis elle se ravise :
— Non, ne lui dites rien. Elle est très renseignée. Elle ne se console pas de voir que votre frère a déçu ses espérances. La calomnie, c'est la dernière ressource de l'impuissance.
Fred, qui entend se faire pardonner sa gaffe, fait aussitôt chorus :
— Elle a en effet grande envie d'être désolée. Elle m'a jeté gentiment avant-hier : « Quand tu seras démobilisé, tu pourras toujours imiter ton valet de chambre de frère. » Mais, cinq minutes plus tard, elle quittait le ton persifleur pour dire à Papa, qui souhaitait que tu t'en sortes : « S'il réussit, nous le payerons cher. »
— N'exagérons rien, fait Marcel, posément.
Son manteau et son air sérieux l'enveloppent, le cuirassent. Il n'est pourtant pas à son aise : cette façon de tirer sur ses gants, du bout des dents, est caractéristique. Je ne sais s'il est venu en qualité de plénipotentiaire ou d'agent de renseignements, ou pour montrer son uniforme, ou pour éviter une alliance entre Fred et moi, ou seulement par curiosité. Je ne suppose pas un instant que ce soit par sympathie. En tout cas, je vois bien qu'il regrette sa visite, qu'il a envie de s'en aller.
Tandis que Paule me retire le thermomètre et louche sur mes 38,2 °C, Fred, maintenant, s'explique, se répète, accumule les digressions, fait de l'esprit. Son cuirassé, le Poincaré, est à Cherbourg. Il a obtenu huit jours. Il vient d'en passer deux à La Belle Angerie, par faveur spéciale, malgré la grippe dont souffre notre mère. Il est vrai qu'elle lui a déconseillé de rester plus longtemps.
— Toute sucrée, la vieille ! « Je suis enchantée que tu sois enfin venu faire amende honorable, mais nous ne sommes pas en état de te recevoir… » Elle tirait son mouchoir toutes les cinq minutes pour me le prouver. Un mouchoir d'un sale ! Elle devient avare : il n'y a même plus de bonne à la maison… Quant à Papa, il est exact qu'il est menacé d'urémie… L'embêtant, c'est que je suis sans un sou. La France est notre mère ; malheureusement, l'État est son mari et l'État est aussi radin que M. Rezeau. Je rentre à Cherbourg en faisant un crochet par Paris : j'espérais que les grands-parents feraient un geste. Va te faire fiche ! Il n'y a que Marcel qui soit arrivé à les civiliser.