Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
– Isidore! interrompit le père Huguenin d’une grosse voix pour le déconcerter.
– Oui, Théodore, continua le Berrichon, qui avait sa malice tout comme un autre. Eh bien! ce M. Molitor lui a dit comme ça: Y a-t-il quelque chose pour votre service, madame la marquise?
– Ah! ce sera la nièce, la petite dame des Frenays, observa le père Huguenin. Celle-là n’est pas fière et regarde tout le monde… Regardait-elle Amaury? vrai?
– Comme je vous regarde! s’écria le Berrichon.
– Oh non! autrement? répondit le vieux menuisier riant des vilains gros yeux que faisait le Berrichon. Et enfin vous a-t-elle parlé?
– Nenni! Elle a dit seulement comme ça: Je cherche le petit chien; ne l’auriez-vous pas vu par ici, messieurs les menuisiers? Et elle regardait le pays… le camarade Amaury; dame! elle le regardait comme si elle avait voulu le manger des yeux!
– Allons donc, imbécile! c’est toi qu’elle regardait! dit Amaury. Tu peux bien en convenir: ce n’est pas ta faute si tu es beau garçon.
– Oh! pour ce qui est de cela, vous voulez rire, répondit le Berrichon. Jamais aucune espèce de femme ne m’a regardé, ni riche ni pauvre, ni jeune ni vieille, excepté la Mère… je veux dire la Savinienne, avant qu’elle fût dans les pleurs pour son défunt.
– Elle te regardait, toi? s’écria Amaury en rougissant.
– Oui, en pitié, répondit le Berrichon, qui ne manquait pas de bon sens en ce qui lui était personnel; et elle me disait souvent: Mon pauvre Berrichon, tu as un si drôle de nez et une si drôle de bouche! Est-ce ton père ou ta mère qui avait ce nez-là et cette bouche-là?
– Enfin, l’histoire de la dame? reprit le père Huguenin.
– L’histoire est finie, répliqua le Berrichon. Elle est sortie comme elle est entrée, et M. Hippolyte…
– M. Isidore! interrompit l’obstiné père Huguenin.
– Comme il vous plaira, reprit le Berrichon. Son nom n’est pas plus beau que mon nez. De sorte que, il s’est établi à côté de nous, les bras croisés comme l’empereur Napoléon tenant sa lorgnette; et voilà qu’il s’est mis à dire que nous faisions de la pauvre ouvrage, de la pauvreté d’ouvrage, quoi! Et voilà que tout d’un coup le pays… le camarade Amaury ne lui a rien répondu, et que, tout de suite, moi, j’ai continué à scier mes planches sans rien dire. C’est ce qui l’a fâché, le monsieur! Il aurait souhaité sans doute qu’on lui demandât pourquoi l’ouvrage ne lui plaisait pas. Et alors il a pris une pièce, en disant que c’était du mauvais matériau, que le bois était déjà fendu, et que, si on laissait tomber ça, ça se casserait comme un verre. Et voilà que le Corinthien (pardon, notre maître, c’est une accoutumance que j’ai de l’appeler comme ça), le Corinthien, que je dis, lui a répondu: Essayez-y donc, notre bourgeois, si le cœur vous en dit. Et voilà qu’il a jeté la pièce par terre de toute sa force; et voilà qu’elle ne s’est point cassée, sans quoi que je lui cassais la tête avec mon marteau.
– Est-ce là tout? demande Pierre Huguenin.
– Vous n’en trouvez pas assez, maître Pierre? excusez! dit le Berrichon.
– Moi, j’en trouve trop, dit le père Huguenin, qui était devenu pensif. Vois-tu Pierre, je te l’avais prédit: le fils Lerebours te veux du mal, et il t’en fera.
– Nous verrons bien, répondit Pierre.
CHAPITRE XVII
Le courage était revenu au cœur de Pierre Huguenin. La chapelle lui paraissait encore plus belle que lorsqu’il y était entré pour la première fois. La guérison de son père, la douce société et la précieuse assistance de son cher Corinthien, ajoutaient à son bonheur. Il prit son ciseau, et entonna d’une voix fraîche et sonore le chant sur la menuiserie:
Notre art a puisé sa richesse
Dans les temples de l’Éternel.
Il a pris son droit de noblesse
En posant son sceau sur l’autel. [6]
Puis, avant de donner le premier coup de ciseau, il embrassa son père, serra la main du Corinthien, et se mit à l’ouvrage avec ardeur. Le Berrichon hocha la tête.
– Et pour moi, rien de rien? dit-il d’un gros air triste et bon.
– Pour toi aussi le cœur et la main, dit Pierre en pressant sa main calleuse.
Le Berrichon, rendu à la joie, fit sur le bois qu’il allait entamer une croix avec le ciseau, suivant l’antique coutume chrétienne de son pays, et se mit à chanter à son tour une chanson de l’Angevin-la-Sagesse, un des braves poètes du Tour de France.
Le père Huguenin, avec son bras en écharpe, les suivait des yeux en souriant. En ce moment, le comte de Villepreux entrait, suivi de sa petite-fille, de la marquise et de M. Lerebours. Le comte, travaillé par la goutte, marchait appuyé d’un côté sur une canne à béquille, de l’autre sur le bras d’Yseult, qui l’accompagnait fidèlement dans toutes ses promenades de propriétaire. M. Lerebours s’était risqué jusqu’à offrir son bras à Joséphine, qui l’avait accepté avec une résignation gracieuse. Le comte s’arrêta à l’entrée de la bibliothèque pour écouter avec curiosité la chanson du Berrichon:
Chassons loin de nous le chagrin
Qui tant d’hommes dévore;
Pour nous le passé n’est plus rien,
L’avenir rien encore.
– Le rime n’est pas riche, dit le comte à sa fille, mais l’idée va loin.
Et ils s’approchèrent sans être vus. Le bruit de la scie et du rabot couvrait celui de leurs pas et de leurs voix.
– Lequel de tous ceux-là est Pierre Huguenin? demanda la marquise à l’économe.
– C’est le plus grand et le plus fort de tous, répondit M. Lerebours.
Les yeux de la marquise se portèrent alternativement du Corinthien à l’Ami-du-trait, ne sachant lequel était le plus beau de celui qui ressemblait au chasseur antique avec son air mâle et sa force élégante, ou de l’autre qui rappelait le jeune Raphaël avec sa grâce pensive, sa pâleur et ses longs cheveux.
Le vieux comte, qui avait le goût et le sens du beau, fut frappé aussi du noble trio de têtes grecques que complétait le père Huguenin avec son large front, sa chevelure argentée, les lignes accusées de son profil et son œil plein de feu.
– On dit que le peuple n’est pas beau en France, dit-il à sa petite fille en étendant sa béquille comme s’il lui eût fait remarquer un tableau. Voilà pourtant des échantillons de belle race.
– C’est vrai, répondit Yseult en regardant le vieillard et les deux jeunes gens avec le même calme que s’ils eussent été là en peinture.
Le père Huguenin, qui ne travaillait pas, était venu au-devant des nobles visiteurs avec une politesse franche. L’aspect du comte était vraiment vénérable, et quiconque le voyait était forcé d’abjurer en sa présence tout prévention démocratique. Le comte le salua en ôtant son chapeau tout à fait et en le baissant très bas, comme il eût salué un duc et pair.
[6] L’équerre, insigne du travail, qui figure aussi le triangle symbolique de la Trinité divine.