Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
CHAPITRE XV
Le récit de ce qui s’était passé entre la Savinienne et Pierre donna du courage au Corinthien, et hâta sa guérison. Il fixa au jour suivant son départ pour Villepreux, résolu de mériter son bonheur par une année au moins de courage et de résignation. Pierre, sans cesser de s’occuper activement de ses chers prisonniers, dut songer à se procurer un second compagnon pour escorter le Corinthien dans sa route et l’aider à son ouvrage. Il n’était pas absolument nécessaire que ce second associé aux travaux du château de Villepreux fût un artiste distingué; le talent d’Amaury pouvait compter pour deux. Il ne fallait qu’un ouvrier adroit et diligent pour scier, tailler et débillarder. Le Dignitaire lui présenta un brave enfant du Berry, qui n’était pas beau, quoiqu’on l’appelât, par antithèse sans doute, la Clef-des -cœurs. C’était un bon garçon et un rude abatteur d’ouvrage, au dire de tous les compagnons. Cet utile Berrichon, trouvé, embauché, et mis au courant du travail qu’on lui confiait, fit son paquet, ce qui ne fut pas long, car il n’avait pas beaucoup de hardes; et le rouleur ayant levé son acquit, c’est-à-dire ayant constaté, chez le maître qu’il quittait et chez la Mère, qu’il ne devait rien et qu’il ne lui était rien dû, il se tint prêt à partir. Pierre fit encore, dans cette journée, pour ses compagnons, plusieurs démarches qui ne furent pas un succès; et, l’horizon commençant à s’éclaircir de ce côté-là, il se mit en route pour le Berceau de la sagesse, accompagné de son Berrichon, et le cœur un peu moins accablé qu’il ne l’avait eu les jours précédents. Chemin faisant, il prévint la Clef-des -cœurs de l’aversion que son père avait pour le compagnonnage, et tâcha de lui faire comprendre la conduite qu’il devait tenir avec maître Huguenin. La Clef-des -cœurs était, certes, un ouvrier très adroit, mais un diplomate très gauche. À cette ingénuité parfaite il unissait la singulière prétention d’être fort rusé, et de savoir conduire finement une affaire délicate. Pierre, qui ne le connaissait pas, se méfia un peu de ses promesses. Mais le Berrichon y revint avec tant d’assurance, que Pierre se disait en lui-même tout en le regardant: On a vu quelquefois beaucoup de sens et de finesse se loger, comme par mégarde, dans ces grosses têtes, dont les yeux ternes et béants ne ressemblent pas mal aux fenêtres peintes que l’on simule sur les murs des maisons mal percées.
CHAPITRE XVI
L’instruction dirigée contre les fauteurs de la terrible querelle survenue entre les Gavots et les Dévorants eut pour résultat de disculper entièrement les premiers et de les mettre hors d’accusation. Pierre et Romanet, appelés comme témoins principaux, se distinguèrent par leur courage, leur franchise et leur fermeté. La belle figure, l’air distingué et le langage simple et choisi de Pierre Huguenin attirèrent sur lui l’attention des libéraux de la ville, qui assistaient avec leurs journalistes à la séance du tribunal. Mais il ne fut point l’objet de nouvelles avances, car il partit aussitôt qu’il ne se vit plus nécessaire.
Que faisait et à quoi songeait le père Huguenin pendant l’absence de son fils? Le bonhomme se dépitait et s’emportait; mais, plus que tout, il s’inquiétait. Il est si exact et si preste à tout ce qu’il entreprend! se disait-il. Il faut qu’il lui soit arrivé malheur! Et alors il se désespérait; car il ne s’était jamais aperçu de l’amour et de l’estime qu’il portait à son fils autant qu’il le faisait depuis cette dernière séparation.
Comme Pierre l’avait craint, sa fièvre en augmenta; et il n’avait pas pu quitter son lit le jour où, par bonheur, Amaury et le Berrichon arrivèrent. Chemin faisant, le Corinthien avait renouvelé à son compagnon la recommandation que Pierre lui avait déjà faite de ménager les préventions du père Huguenin à l’endroit du compagnonnage; et, comme il lui répugnait un peu de débuter avec un nouveau maître par un mensonge, il chargea le Berrichon de porter la parole le premier. En sautant à bas de la diligence, ils demandèrent la maison du menuisier, et ils y entrèrent, l’un avec l’aisance d’un niais, l’autre avec la réserve d’un homme d’esprit.
– Holà! hé! hohé! cria le Berrichon en frappant de son bâton sur la porte ouverte; ho, la maison, salut, bonjour la maison! N’est-ce pas ici qu’il y a le père Huguenin, maître menuisier?
En ce moment le père Huguenin reposait dans son lit. Il était de si mauvaise humeur qu’il ne pouvait souffrir personne dans sa chambre. En voyant sa solitude si brusquement troublée, il bondit sur son chevet, et, tirant son rideau de serge jaune, il vit la figure étrangement joviale de Berrichon la Clef-des -Cœurs.
– Passez votre chemin, l’ami, répondit-il brusquement, l’auberge est plus loin.
– Et si nous voulons prendre votre maison pour notre auberge? reprit la Clef-des -cœurs, qui, comptant sur le plaisir que son arrivée causerait au vieux menuisier, trouvait agréable de plaisanter en attendant qu’il se fît connaître.
– En ce cas, répondit le père Huguenin en commençant à passer sa veste, je vais vous montrer que si on entre sans façon chez un malade, on peut en sortir avec moins de cérémonie encore.
– Pardon pour mon camarade, maître, dit Amaury en se montrant et en saluant le père de son ami avec respect; nous venons vers vous de la part de Pierre, votre fils, pour vous offrir nos services.
– Mon fils! s’écria le maître, et où donc est-il, mon fils?
À Blois, retenu pour deux ou trois jours au plus par une affaire qu’il vous dira lui-même; il nous a embauchés, et voici deux mots de lui pour nous annoncer.
Le père Huguenin, ayant lu le billet de son fils, commença à se sentir plus calme et moins malade. – À la bonne heure, dit-il en regardant Amaury, vous avez tout à fait bonne façon, mon fils, et votre figure me revient; mais vous avez là un camarade qui a de singulières manières. Voyons, l’ami, ajouta-t-il en toisant le Berrichon d’un œil sévère, êtes-vous plus gentil au travail que vous ne l’êtes à la maison? Votre casquette vous sied mal, mon garçon.
– Ma casquette? dit le Berrichon tout étonné en se décoiffant et en examinant son couvre-chef avec simplicité. Dame, elle n’est pas belle, notre maître; mais on porte ce qu’on a.
– Mais on se découvre devant un maître en cheveux blancs, dit le Corinthien, qui avait compris la pensée du père Huguenin.
– Ah dame! on n’est pas élevé dans les collèges, répondit le Berrichon en mettant sa casquette sous son bras; mais on travaille de bon cœur, c’est tout ce qu’on sait faire.
– Allons, nous verrons cela, mes enfants, dit le père Huguenin en se radoucissant. Vous venez à point, car l’ouvrage presse, et je suis là sur mon lit comme un vieux cheval sur la litière. Vous allez boire un verre de mon vin, et je vous conduirai au château; car, mort ou vif, il faut que je rassure et contente la pratique.
Le brave homme, ayant appelé sa servante, essaya de se lever, tandis que ses compagnons faisaient honneur au rafraîchissement. Mais il était si souffrant qu’Amaury s’en aperçut, et le supplia, avec sa douceur accoutumée, de ne pas se déranger. Il l’assura que, grâce à Pierre, il était au courant de l’ouvrage comme s’il l’eût commencé lui-même; et, pour le lui prouver, il lui décrivit la forme et la dimension des voussures, des panneaux, des corniches, de limons, des courbes à double courbure, des calottes d’assemblage, etc., etc., à une ligne près, avec tant de mémoire et de facilité que le vieux menuisier le regarda encore fixement; puis songeant à l’avantage d’une science qui rend si claires et qui grave si bien dans l’esprit les opérations les plus compliquées, il se gratta l’oreille, remit son bonnet de coton, et remonta dans son lit en disant: À la garde de Dieu!