Il était normal qu’il n’attendît ni le Dictionnaire San-Antonio, paru aux éditions Fleuve Noir en 1993, ni celui-ci, ni son entrée dans des dizaines de dictionnaires plus ou moins folkloriques, pour écrire le sien. Il l’intitula Dictionnaire non académique, réservant sa publication épisodique aux revues OH ! puis Cent Blagues, dont il était un collaborateur assidu. Roger Sam, son beau-frère, l’illustra. Cet ouvrage morcelé, dont la parution s’étala sur deux années, est à la fois un troublant miroir de l’époque et un livre à âme et cœur ouverts sur les tourments qui agitent Frédéric, visiblement en plein désarroi. La première parution (OH ! no 21, lettre A) date de juin 1950. Le premier San-Antonio a paru l’année précédente, dans l’indifférence du public. Armand de Caro n’a pas encore repéré la pépite qui ne commencera vraiment à briller qu’en 1953, avec quatre titres. En attendant, la marmite a de la peine à bouillir chez les Dard. Publiés à Lyon chez l’ami Jacquier, dans la collection « La Loupe », ses romans policiers lui rapportent des droits insignifiants, tout juste améliorés par une production effrénée de nouvelles et de contes dans des revues humoristiques, telles qu’il en existait beaucoup à l’époque. Écrit dans l’urgence comme le reste, truffé de fautes d’orthographe, ce dictionnaire à la Bouvard et Pécuchet est le reflet de sa vie en ce début des années 1950. Une existence décousue où se mélangent autant luxure et humour que sarcasmes, désespérance de l’homme et angoisse de la mort, à l’image du reste de sa production littéraire. Mieux, on assiste à un règlement de comptes annonçant cinquante années de chasse aux cons de tout bord, enrobé d’une drôlerie et d’une dérision de soi qui seront sa marque de fabrique.
Voici un bref survol de quelques définitions courtes et… non académiques !
Les souvenirs de la guerre sont encore très présents en sa mémoire, et l’Allemand est, selon lui, un habitant d’un pays réputé pour son pacifisme, sa douceur et son esprit d’indépendance, mieux connu sous les sobriquets de Schleu, Frizou ou Doryphore. On a compris l’ironie ! Nos propres va-t-en-guerre ne sont pas mieux lotis puisqu’un Maréchal est un artisan dont le métier est de faire tuer des soldats et, quelquefois, de serrer la main de Hitler, l’héroïsme une forme de stupidité, une hécatombe le tableau de chasse d’un général, et la Liberté une histoire qu’on raconte aux grandes personnes lorsqu’on veut leur faire faire la guerre !
On cherche désespérément la moindre amabilité envers nos hommes politiques. Les définitions qui s’y rapportent s’apparentent à un vrai jeu de massacre. Ainsi, le Député, de quelque bord qu’il soit, est un âne et un babillard (qui parle beaucoup et inutilement). Pour Démagogue, on est prié de se rapporter à Député, pour Démocratie à Illusion, et pour Pétaudière à Gouvernement. Le Parlement est une annexe du cirque Barnum, la Politique une forme aiguë de la petite vérole, rien de moins, la Démission une promesse alléchante que ne tient jamais un homme politique, lequel Politicien répond à la définition suivante : une girouette ! En résumé, Baise = impression qu’éprouvent les électeurs, et Cochon = brave animal qu’on peut insulter en le traitant de député.
Au fil des mots, on devine le niveau des finances de la famille Dard ! Le Pressoir n’est autre qu’une machine employée par les percepteurs, le Râteau étant, lui, un instrument dont se sert le ministre des Finances et les Impôts la main de l’État dans la culotte du contribuable. On a compris ; sans un Radis, ce qui manque, les Dard sont dans la Panade, définie comme l’état dans lequel se trouve l’auteur, et la Gadoue devient la matière première servant à décorer notre existence.
S’il n’y avait que cet aspect financier pour expliquer le trouble de Frédéric, on ne s’en alarmerait pas trop, sachant que les années à venir vont vite lui apporter gloire et fortune, mais un mal plus sournois le ronge : le délitement de sa famille (définition de Famille : cercle vicieux !). Il se terminera en corde pour se pendre ! Jugez plutôt : le Mari est un homme de pauvre condition, le Mariage un attrape-nigaud ou un échange de mauvaise humeur pendant le jour et de mauvaise odeur pendant la nuit. Résultat, la Fidélité est une illusion, le Gendre un pauvre homme, et la Maîtresse la meilleure amie de votre femme ! On peine à trouver un mot d’humour qui sauverait ce constat où Marier est l’union de deux cons joints et où, maigre consolation, le Plumard reste un terrain réservé aux réconciliations conjugales. Quoique Encore soit un mot que vous n’aimez pas entendre prononcer par votre femme ! Le remède à ce noir constat ne peut être que dans l’alcool si on en juge par les définitions de Écluser, mon violon d’Ingres, Eau-de-vie, la meilleure des eaux de table, et le savoureux Garçon, remettez-nous ça !