La Recluse
- Автор: Zaccone Pierre
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Recluse». Краткое содержание книги:
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…
– Cela vous étonne! Et pourtant, quel but aurais-je pu donner à ma vie! Du jour où j’eus reconquis ma liberté, je n’eus plus d’autre pensée. Palmer vous a dit ce que j’ai fait, n’est-ce pas? et comment ma vie s’est dépensée en recherches que rien ne pouvait décourager. Quand, par hasard, la lassitude ou le désespoir s’emparait de moi devant l’insuccès obstiné, je pensais à elle, à la pauvre créature que l’on m’avait enlevée, ou bien encore au misérable qui m’avait si indignement trompé, et alors j’oubliais tout!… mes souffrances et mes larmes, mes colères et mes révoltes, je ne pouvais croire que Dieu m’abandonnerait dans cette mission sacrée que je m’étais imposée, et je me remettais à l’œuvre!… C’est ainsi que huit années se sont écoulées. Huit années? pendant lesquelles mes cheveux ont blanchi, mes yeux se sont brûlés par les larmes, mes joues sont devenues hâves et creuses!…
Mais qu’importe cela. Je n’ai pas à regretter la beauté que j’ai perdue, et si Dieu me fait jamais la grâce de retrouver ma fille, je lui dirai ce que j’ai souffert, combien j’ai pleuré, et elle m’aimera, j’en suis sûre. Une mère est toujours belle pour son enfant!
– Comme je vous plains!
– Ah! vous avez raison!
– La vie a été bien cruelle pour vous.
– Sans doute, et nul ne saura jamais quelles épreuves ont torturé mon cœur. Mais cela ne pouvait durer toujours, et j’arrive au bout.
– Vous avez donc quelque espoir?
– Peut-être.
– Vous êtes sur la trace du comte?
– Je le crois.
– Vous l’avez vu?
– Non; mais je le verrai.
– Bientôt?
– Au premier jour. D’ailleurs, Palmer a dû vous dire que je comptais sur vous.
– En effet; mais que puis-je, moi?
– Il vous a vu entrer dans une maison d’où sortait Gobson, l’âme damnée du comte.
– Cette maison appartient à M. de Beaufort-Wilson.
– C’est cela.
– Je connais à peine M. de Beaufort. J’y ai passé une heure récemment; il m’a accueilli avec bienveillance, et…
– Et vous avez dansé avec mademoiselle Edmée?
– Qui vous l’a dit?
– La jolie enfant avec laquelle vous causiez ce matin.
– Elle vous aime beaucoup.
– C’est bien naturel. Elle m’a plu dès la première heure; elle est d’une nature confiante et soumise. Je crois qu’elle a été attirée vers moi, comme j’étais moi-même attirée vers elle, et je serais son confesseur, qu’elle ne s’ouvrirait pas à moi avec plus d’abandon. Mais, hélas! je crains bien que, elle aussi, ne soit destinée à être malheureuse!
– Quelle idée! Qui vous fait supposer…
– Mille choses. Certaines confidences spontanées, non sollicitées, qui m’ont éclairée sur ce qui se passe autour de la pauvre enfant.
– Vous m’effrayez!
– Je me trompe peut-être, pourtant je ne le crois pas. Je vous ai dit que dès le premier jour cette enfant m’avait inspiré un intérêt très vif; pourquoi, je n’en sais rien; c’était instinctif: ma volonté n’y était pour rien, mais cela m’étonna; un moment même ce sentiment fut assez puissant pour me faire oublier le but sacré de ma vie; elle m’avait prise tout entière; je la voyais partout; j’y pensais le jour, j’en rêvais la nuit. Je vous raconte cela, pour vous bien expliquer la sollicitude dont je l’entourai, et pourquoi à cette heure je vous parle d’elle comme je le fais.
– Mais qui peut la menacer? insista Gaston? Ah! ne me cachez rien, de grâce; car si elle courait quelque danger…
– Que feriez-vous?
Gaston ne répondit pas: ses sourcils se contractèrent, une flamme rapide traversa son regard. Fanny Stevenson remua lentement la tête.
– J’avais bien vu ce matin, dit-elle, comme se parlant à elle-même; pendant le peu de temps que vous avez passé au parloir, il ne m’a pas fallu une grande perspicacité pour deviner…
– Quoi? dites, achevez?
– Vous aimez mademoiselle Edmée de Beaufort?
– Moi!
– Vous l’aimez, vous dis-je.
– Et quand cela serait.
– Si cela était, monsieur Gaston, vous n’auriez qu’un parti à prendre, et ce serait de reprendre la mer au plus tôt pour aller chercher au loin l’oubli d’un pareil amour.
Le jeune commandant se rejeta brusquement en arrière, se demandant si Fanny Stevenson avait bien réellement prononcé les paroles qu’il venait d’entendre.
Fanny Stevenson s’était levée; elle fit quelques pas à, travers la chambre!
VIII
– Ah! vous exagérez, reprit enfin Gaston; vous voulez m’effrayer? Que prévoyez-vous? Vous m’en avez trop dit pour vous taire maintenant. Au nom du ciel, au nom de cette enfant que vous aimez, parlez! J’espère, au moins, que vous ne prétendez pas qu’Edmée…
– Edmée est l’âme la plus pure que je connaisse.
– Alors, ce n’est pas elle qui est ici en cause?
– Certes.
– Et qui donc?
– Sa mère!
– Madame de Beaufort?
Miss Stevenson plongea son regard fauve dans celui de Gaston.
– Vous êtes allé un soir chez M. de Beaufort, dit-elle d’une voix ardente. Vous êtes resté une heure dans cette maison, et il ne s’y est rien passé qui vous ait semblé extraordinaire?
– Rien… assurément!
– Eh bien! moi qui n’ai jamais pénétré dans cette demeure, j’affirme qu’il s’y trame, en ce moment, quelque drame ténébreux, dont Edmée sera avant peu la victime.
– Qui pourrait en vouloir à la pauvre enfant?
– Je vous l’ai dit.
– Mais Madame de Beaufort aime ses deux filles d’une même affection.
– C’est faux. Tout l’amour de cette mère s’est attaché à la plus jeune, et quant à l’aînée, elle la hait.
– Parole impie!
– J’en suis sûre.
– D’où le savez-vous?
– Je l’ai deviné. Edmée ne m’a rien dit. Elle ne s’est jamais oubliée une seconde; elle a toujours conservé la même réserve; mais elle ne pouvait me tromper, moi, qui l’observais avec une âpre attention, qui écoutais son cœur battre à mes questions, qui voyais la pâleur se répandre sur son visage à certains souvenirs. Ah! je voudrais douter, que je ne le pourrais plus. D’ailleurs les faits ne sont-ils pas là, avec leur révélation accablante?
– Quels faits?
– Il y a quelques mois à peine qu’on l’avait retirée du couvent; il y a trois jours qu’elle nous a été rendue.
– Edmée vous aurait-elle fait connaître la cause de cette nouvelle résolution de ses parents?
– Quand je l’ai interrogée à ce sujet, répondit miss Stevenson avec un rire sec et nerveux, elle s’est mise à sangloter. Ah! tenez, je donnerais le plus pur de mon sang pour voir cette mère, ne fût-ce qu’une heure seulement, car avant que l’heure ne fût écoulée, j’aurais pénétré ce qu’il y a dans ce cœur de marbre.
Gaston eut un geste de dénégation.