Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
— Je vais te ramener chez toi, Patrick.
— Quand ?
— Cet après-midi.
Le cow-boy hocha lentement la tête. Il lâcha la glaise et observa son œuvre inachevée. Son billet était imprimé. Plus moyen d’y échapper. D’un point de vue psychiatrique, Freire mettait tous ses espoirs dans ce retour au Pays basque. Bonfils, soutenu par sa femme et son environnement, retrouverait son moi.
Maintenant, Mathias avait une autre inquiétude. Quand il recouvre la mémoire, le fugueur oublie souvent la personnalité qu’il a inventée. Freire craignait que Patrick efface aussi, dans le même mouvement, ce qu’il avait vu à la gare. Mais pas question de lui reparler de Pascal Mischell.
Freire se leva et posa une main amicale sur son épaule :
— Repose-toi. Je viens te chercher après le déjeuner.
L’homme au Stetson acquiesça. Impossible de dire s’il se réjouissait de cette perspective ou si elle l’accablait. Freire retourna au pas de course dans son bureau. Des portes. Des clés. Des tables et des lits solidarisés au sol. Toujours ce sentiment d’être un geôlier des âmes.
Il demanda à sa secrétaire d’aller acheter les journaux du lundi, puis rappela Sylvie, lui annonçant leur retour. La femme paraissait abasourdie.
Il conclut avec grandiloquence :
— Le plus court chemin pour que Patrick redevienne lui-même, c’est vous.
Il lui donna rendez-vous aux environs de 15 heures au port de Guéthary puis raccrocha. Il avançait à l’aveugle. Jamais il n’avait été confronté à une telle situation. Un bref instant, il fut tenté de téléphoner au capitaine Chatelet pour lui annoncer la nouvelle. Puis il se souvint qu’ils s’étaient quittés en mauvais termes. Il se rappela surtout qu’il avait menti au technicien de l’Identité judiciaire. Était-ce passible d’une condamnation ?
Il y avait un autre problème. Anaïs allait recevoir les résultats d’analyses qu’il avait obtenus en avant-première, cette nuit. La présence du plancton sur les mains du cow-boy et dans la fosse renforçait son profil de suspect. Allait-elle le placer en garde à vue ? Mieux valait ramener Patrick en vitesse. En mettant les choses au pire, il faudrait retourner le chercher à Guéthary. Entre-temps, Patrick bénéficierait d’un jour ou deux pour se refamiliariser avec son moi d’origine…
Sa secrétaire frappa puis pénétra dans son bureau avec les éditions régionales : Sud-Ouest. La Nouvelle République des Pyrénées, La Dépêche, Le Journal du Médoc… Mathias parcourut les unes. Les gros titres étaient consacrés à la vague de brouillard qui s’était abattu sur la Gironde ce week-end. La liste des accidents liés au phénomène prenait la moitié de la page.
On évoquait aussi, en mode mineur, la « découverte d’un SDF décédé à la gare Saint-Jean, mort de froid ». Freire appréciait la prouesse. Il ne savait comment les flics avaient arrangé leur coup mais ils avaient réussi à désamorcer ce crime spectaculaire. C’était sans doute reculer pour mieux sauter, mais autant de gagné pour la discrétion de l’enquête.
Quant à Bonfils, il n’avait les honneurs que des pages centrales — consacrées à Bordeaux et son actualité locale. On parlait d’un homme souffrant de troubles mentaux, découvert à la gare dans la nuit du 12 au 13 février, aussitôt transféré au CHS Pierre-Janet.
Freire replia les journaux. Avec un peu de chance, il ne recevrait même pas un coup de fil des médias à propos de son nouveau pensionnaire. Il regarda sa montre. 10 heures. Il saisit la pile de dossiers des entrants du lundi. Il avait la matinée pour gérer ces cas, effectuer la visite quotidienne de son unité et recevoir ses consultations. Après ça, il partirait pour le Pays basque, en compagnie de Patrick Bonfils et de ses vérités immergées.
20
TOUTE LA NUIT, elle avait rêvé d’abattoirs.
Des halles sombres, ouvertes, surplombées de structures de zinc et de plomb. Là-dessous, les carcasses fumaient. Des hachoirs s’abattaient sur le dos des bœufs. Les flots noirs coulaient dans les tranchées d’épandage. Les têtes blanches s’empilaient. Les peaux écorchées flottaient comme des pèlerines. Les hommes à casquette œuvraient avec acharnement. Noyés d’ombre, ils coupaient, taillaient, saignaient. Toute la nuit, ils avaient scandé son sommeil.
Elle s’était réveillée avec la surprise de ne pas être couverte de sang.
Elle avait pris une douche. Préparé du café. S’était installée à son bureau et avait relu ses notes de la nuit.
Le corps décapité d’un taureau avait été découvert au matin du 13 février dans les pâturages de la ganadería de Gelda, un élevage de taureaux de combat près de Villeneuve-de-Marsan. Anaïs avait félicité Zakraoui et lui avait dit d’aller se coucher. Elle irait elle-même interroger le propriétaire. Le flic avait eu l’air déçu mais n’avait pas insisté : comme les autres, il n’avait pas dormi depuis vingt-quatre heures.
Anaïs était rentrée chez elle. Elle avait appelé l’éleveur pour le prévenir qu’elle arriverait le lendemain à la première heure. Ensuite, elle avait recensé sur Internet les principaux cas de mutilations d’animaux des dernières années. Le dossier majeur était une série d’actes criminels perpétrés contre des chevaux en Allemagne, dans les années 90. Oreilles coupées, organes génitaux tranchés, exécutions au couteau. Selon les articles, plusieurs suspects avaient été arrêtés mais les agressions avaient continué. D’autres cas étaient survenus en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas durant la même décennie. Anaïs les avait examinés : aucun rapport avec son meurtre, et rien qui puisse l’aider dans son enquête.
L’autre grande affaire était celle de la chirurgie furtive. Dans les années 80, des bovins avaient été retrouvés dans des champs américains, mutilés ou écorchés selon des techniques mystérieuses. Quand Anaïs avait compris que les principaux suspects étaient des extraterrestres ou les fermiers eux-mêmes, elle avait abandonné cette piste.
À minuit, elle n’avait toujours pas sommeil. Elle s’était plongée dans des articles sur l’élevage des « toros bravos ». Leur nourriture. Leur quotidien. Leur sélection. Leurs dernières heures dans l’arène. Tout ce qu’elle avait appris avait confirmé ce qu’elle savait déjà : la corrida, c’était de la merde. Des bêtes isolées, marquées au fer, engraissées, qu’on envoyait au casse-pipe à quatre ans, sans la moindre expérience du combat, alors qu’un taureau peut vivre jusqu’à vingt ans.
Sur le coup des 2 heures du matin, un appel l’avait réveillée — elle s’était endormie sur son clavier. Un certain Hanosch, vétérinaire de son état, avait été contacté en fin d’après-midi par Longo. Il avait récupéré la tête du taureau à 20 heures. Il s’était aussitôt mis au boulot. L’homme était expert à la cour dans les affaires d’empoisonnement et de contamination de bétail. Son débit était précipité. Sa nervosité inquiétante. Mais Anaïs avait compris que ce personnage fébrile allait lui faire gagner un temps précieux.
Avant même de commencer l’étude de la tête, l’expert avait prélevé son sang et envoyé l’échantillon au laboratoire de toxicologie de l’Inspection des viandes. Il avait déjà les résultats : le sang du cerveau de l’animal contenait un puissant anesthésique utilisé pour endormir le bétail, la kétamine. Il existait plusieurs noms de marques déposées contenant cette molécule mais le véto penchait pour l’Imalgene, un des produits les plus utilisés dans ce domaine. Le tueur avait donc assommé chimiquement le monstre avant de le décapiter. Anaïs n’était pas étonnée : les taureaux de combat ne sont pas vraiment des animaux faciles à approcher.