Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
Freire digéra la nouvelle en silence. Anaïs Chatelet avait raison : l’amnésique avait vu le corps. Peut-être même plus…
— Merci, conclut-il. Pour l’instant, je ne tiendrai pas compte de ce fait durant ma séance d’hypnose. L’enquête criminelle concerne la police.
— Bien sûr, fit le technicien d’un ton compréhensif. Bonne chance.
Mathias raccrocha. D’une écriture nerveuse, il résuma les éléments de la conversation. Le plancton marin désignait la Côte basque. Peut-être aussi un métier de la mer. Jusqu’ici, il était convaincu que Mischell exerçait un job manuel, à ciel ouvert. Pêcheur ? Il souligna le mot plusieurs fois.
Mais le plancton tendait aussi un lien direct entre Mischell et le cadavre. Freire releva son stylo : il eut soudain l’impression que ce lien était la corde qui allait se resserrer sur le cou de son patient…
En même temps, il ne pouvait se défaire de sa conviction de médecin : le cow-boy était innocent. Peut-être avait-il surpris le tueur. Peut-être s’était-il battu avec lui, au fond de la cavité, armé de son annuaire et de sa clé à molette. Après tout, le sang pouvait être celui du meurtrier…
Comme si cette conclusion appelait une autre idée, Freire se leva et se dirigea vers la cuisine. Sans allumer, il se plaça devant la fenêtre et observa la rue obscure.
Les hommes en noir n’étaient pas là.
18
— LE CHÂTEAU-LESAGE est un cru bourgeois supérieur, qui est à Listrac-Médoc, une des six appellations communales du Médoc…
Anaïs avait froid. La salle des cuves, hauts silos chromés alignés comme des sarcophages, était un château des courants d’air. Elle se félicitait d’avoir gardé son blouson pour la visite. Elle était aussi heureuse, comme toujours, d’avoir l’air d’une racaille parmi les autres membres du club.
— Notre vignoble a une longue histoire puisque nos cépages existaient déjà ici au XVe siècle…
Le groupe avançait lentement dans la salle, au fil du discours du propriétaire, se reflétant contre les parois argentées des cuves. Chaque dimanche soir, Anaïs visitait un nouveau vignoble — elle appartenait à un club de dégustation qui sillonnait les châteaux du Bordelais.
Chaque fois, elle se demandait pourquoi elle s’était inscrite et pourquoi, irrésistiblement, elle se rendait à ces soirées lugubres. N’aurait-elle pas préféré se faire un plateau-repas devant une des séries TV dont elle raffolait ? Ou n’aurait-elle pas dû, ce soir, étudier encore les ressorts symboliques du mythe du Minotaure ? ou les filières de l’héroïne à travers l’Europe ?
Elle ne s’était posé aucune question. À 20 heures, comme chaque dimanche, elle avait pris la direction du clos. Côté enquête, la fin de journée n’avait rien donné. Jaffar avait écumé le milieu des sans-abri, sans résultat. Le Coz travaillait à une bio circonstanciée de Philippe Duruy mais il était impossible de vraiment avancer un dimanche. Conante avait fini de mater les vidéo-surveillances de la gare, sans trouver la moindre trace du client, puis commencé à exploiter les bandes des quartiers hantés par les zonards. Elle n’avait pas eu de nouvelles de Zak. L’homme semblait s’être perdu sur la piste des éleveurs de taureaux.
De son côté, elle avait rappelé le fort de Rosny. Elle était cette fois tombée sur un spécialiste des archives — une mémoire vive du crime. Aucun souvenir d’un meurtre mythologique. Aucun exemple de mise en scène aussi macabre. Ni en France, ni en Europe. Après un point téléphonique avec chacun de ses gars, elle avait libéré ses troupes et leur avait donné rendez-vous le lendemain, première heure, au bureau.
Alors qu’elle sortait de l’hôtel de police, Deversat, le commissaire principal, l’avait coincée sur le seuil et lui avait parlé claro. Ils allaient étouffer l’affaire auprès des médias. Le Parquet ne saisirait pas de magistrat avant six jours. Elle avait les mains libres pour mener l’enquête comme elle l’entendait. Mais attention : tout ce que comptait la Gironde de politiques, de puissants et d’élus l’avait dans le collimateur. Anaïs le remercia pour sa confiance et partit l’air dégagé — en réalité, le stress commençait à lui serrer l’estomac comme une éponge.
— En novembre, nous descendons les vins en barrique. Nous faisons alors un peu de fermentation malolactique. L’élevage en barrique dure environ 12 à 13 mois…
Anaïs frissonna encore. Cette sensation lui fit penser à ses bras — et à ses cicatrices. Elle avait toujours l’impression qu’ils étaient nus, exhibés, grelottants. Aucun tissu, aucune matière ne pouvait atténuer ce froid-là. Il venait de l’intérieur.
— Nous ne cherchons pas ici à faire des vins surboisés. Notre objectif, c’est un vin bien équilibré, entre le fruité, l’acidité et l’alcool. Ce sont des vins ronds, agréables, et qui surtout possèdent de la fraîcheur…
Anaïs n’était plus là. Elle était au fond de son corps. Au fond de sa souffrance. Malgré elle, elle se tenait les bras et pensait déjà au pire. Je ne tiendrai jamais… Ses jambes tremblaient. Son corps vibrait. En même temps, elle se sentait pétrifiée. Durant ses crises d’angoisse, elle pouvait s’écrouler par terre ou sur un banc et ne plus bouger durant des heures. C’était une paralysie. Un étau de terreur qui la maintenait dans un bain de glace.
— Nous allons déguster aujourd’hui notre millésime 2005, une grande année en Médoc. Nous n’aurons aujourd’hui qu’un aperçu de ce que sera, dans quelques années, ce millésime. Pour tout dire, cette dégustation est prématurée. Nous avons fait un prélèvement sur barrique et…
Le groupe plongeait maintenant dans les caves du château. Face à l’escalier, elle hésita puis se décida à suivre le mouvement. Avec effort, elle réussit à descendre les marches. Odeurs de moisissure. Travail intime de la fermentation. Anaïs aimait le vin, mais le vin lui faisait toujours penser à son père. Dans ce domaine, il lui avait tout appris. À goûter. À déguster. À collectionner. Quand le voile s’était déchiré, elle aurait dû renoncer à tout ce qui touchait, de près ou de loin, à son mentor. Mais justement, non. Il lui avait tout volé. Il ne lui volerait pas ça.
— Encore une fois, il est un peu tôt pour déguster…
Soudain, Anaïs tourna les talons et abandonna le cortège. Elle remonta l’escalier, trébuchant plusieurs fois. Se frottant toujours les bras, elle courut à travers la salle des cuves. Sortir. Respirer. Hurler. Son reflet passait sur les parois bombées, difforme, horrible. Elle sentait monter les souvenirs. Le raz de marée d’atrocités qui allait exploser au fond de sa tête. Comme chaque fois.
Il fallait qu’elle atteigne la cour, la nuit, le ciel.
Le parvis du château était désert. Ralentissant le pas, elle dépassa les bâtiments des chais et s’orienta vers les vignobles. Tout était bleu. La terre et le ciel avaient pris des couleurs lunaires. Les graves ressemblaient à des allées de cendre, sur lesquelles se crispaient les pieds de vigne.
LE VIN…
LE PÈRE…
Ses lèvres crachaient de la vapeur, fusionnant avec la gaze argentée qui montait de la terre. Les coteaux ici descendaient vers l’estuaire de la Gironde. Elle suivit la pente. Elle sentait les cailloux rouler sous ses bottes. Les branches et les tuteurs lui griffer les jeans, comme s’ils lui voulaient du mal.
LE VIN…
LE PÈRE…
Elle s’enfonça encore parmi les plants et lâcha, enfin, la bride aux souvenirs. Jusqu’à la fin de son adolescence, elle n’avait eu qu’un seul homme dans sa vie. Son père. Ce qui était normal pour une gosse qui avait perdu sa mère à huit ans. Ce qui l’était moins, c’était que son père lui-même n’avait qu’une femme — sa fille. Ils formaient à eux deux un couple parfait, platonique, fusionnel.