LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu'une ombre s'éleva entre lui et moi. C'était celle de M. d'Astarac, ou plutôt c'était M. d'Astarac lui-même, mince et noir comme une ombre.
Soit qu'il n'eût point entendu ce propos, soit qu'il le dédaignât, il ne laissa voir aucun ressentiment. Il félicita, au contraire, M. Jérôme Coignard de son zèle et de son savoir, et il ajouta qu'il comptait sur ses lumières pour l'achèvement de la plus grande oeuvre qu'un homme eût encore tentée. Puis, se tournant vers moi:
—Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon cabinet, où je veux vous communiquer un secret de conséquence.
Je le suivis dans la pièce où il nous avait d'abord reçus, mon bon maître et moi, le jour qu'il nous prit tous deux à son service. J'y retrouvai, rangés contre les murs, les vieux Égyptiens au visage d'or. Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, était posé sur la table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de m'asseoir devant lui et, s'étant passé deux ou trois fois sur le front une main chargée de pierreries et d'amulettes, me dit:
—Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'après notre entretien dans l'île des Cygnes, il vous reste encore un doute sur l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi réelle que celle des hommes et qui même l'est beaucoup plus, si l'on mesure la réalité à la durée des apparences par lesquelles elle se manifeste, car cette existence est bien plus longue que la nôtre. Les Salamandres promènent de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse; quelques-unes ont vu Noé, Ménès et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation extrêmement attrayante. On a prétendu même qu'elles acquéraient l'immortalité dans les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des mensonges qui ne peuvent séduire un esprit réfléchi. Toute union des sexes, loin d'assurer l'immortalité aux amants, est un signe de mort, et nous ne connaîtrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en saurait être autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras des sages qu'une seule espèce d'immortalité: celle de la race. C'est aussi la seule qu'il soit raisonnable d'espérer. Et, bien que je me promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une façon notable la vie humaine, et de l'étendre à cinq ou six siècles pour le moins, je ne me suis jamais flatté d'en assurer indéfiniment la durée. Il serait insensé d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez donc, mon fils, comme de vaines fables, l'idée de cette immortalité puisée dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de l'avoir seulement conçue. Il n'en est pas moins vrai que les Salamandres sont enclines à l'amour des hommes. Vous en ferez l'expérience sans tarder. Je vous ai suffisamment préparé à leur visite, et, puisque, à compter de la nuit de votre initiation, vous n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir le prix de votre continence.
Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais méritées malgré moi, et je pensai avouer à M. d'Astarac mes coupables pensées. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit avec vivacité:
—Il ne me reste plus, mon fils, qu'à vous donner la clef qui vous ouvrira l'empire des Génies. C'est ce que je vais faire incontinent.
Et, s'étant levé, il alla poser la main sur le globe qui tenait la moitié de la table.
—Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui échappe à vos regards par sa pureté même. Car elle est beaucoup trop fine pour tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que les plus belles parties de l'univers se dérobent à notre vue et ne se révèlent qu'au savant muni d'appareils propres à les découvrir. Les fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent invisibles, bien qu'en réalité l'aspect en soit mille fois plus riche et plus varié que celui du plus beau paysage terrestre.
"Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de cette exaltation ne se fait guère attendre. Il consiste en une subtilité des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous aurez rompu le sceau qui ferme l'orifice de ce ballon et respiré la poudre solaire qui s'en échappera, vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs créatures ressemblant à des femmes par le système de lignes courbes qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que celle que je vis, l'an passé, dans la rôtisserie de votre père ne vous apparaisse la première, car elle a du goût pour vous, et je vous conseille de contenter au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous à votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez ce ballon et respirez-en doucement le contenu. Bientôt vous verrez tout ce que je vous ai annoncé se réaliser de point en point. Je vous quitte. Adieu.
Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je demeurai seul, devant ce ballon de verre, hésitant à le déboucher, de peur qu'il ne s'en échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je songeais que, peut-être, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art, des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des rêves de Salamandres. Je n'étais pas encore assez philosophe pour me soucier d'être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je, ces vapeurs disposent à la folie. Enfin, j'avais assez de défiance pour songer un moment à aller dans la bibliothèque demander conseil à M. l'abbé Coignard, mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que ce serait prendre un soin inutile. Dès qu'il m'entendra parler, me dis-je, de poudre solaire et de Génies de l'air, il me répondra: "Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter foi à des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison en toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la cabbale et de l'art spagyrique."
Je croyais l'entendre lui-même faire ce petit discours entre deux prises de tabac, et je ne savais que répondre à un langage si chrétien. D'autre part, je considérais par avance dans quel embarras je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des nouvelles de la Salamandre. Que lui répondre? Comment lui avouer ma réserve et mon abstention, sans trahir en même temps ma défiance et ma peur? Et puis, j'étais, à mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je ne suis pas crédule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au doute, et ce penchant me porte à me défier du sens commun et même de l'évidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'étrange, je me dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon, à mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait à la crédulité, et il est intéressant de remarquer à cette occasion que: ne rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure des denrées d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient trouver place dans des esprits raisonnablement et médiocrement meublés de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me rappelais ce que ma mère m'avait conté des carafes magiques, mon "pourquoi pas", me soufflait que peut-être après tout voit-on, à la poussière du soleil, les fées aériennes. Mais, dès que cette idée, après avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque. Les idées, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il en est peu qui puissent faire autre chose que d'agréables passantes; et décidément celle-là avait un air de folie. Pendant que je me demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma main, et le flacon se trouva débouché.