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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:

The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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—Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et à la comédie. La tendresse de Mosaïde ne me laisse point de liberté. Il me garde en jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportées de Lisbonne, il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon ami, de meilleur coeur qu'il n'a tué le Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considération qui puisse arrêter un homme de coeur. Êtes-vous de qualité et fils de famille, mon ami?

—Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique et à une sorte de négoce.

—Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-même. Mais dites-moi la vérité: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientôt?

A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je soupçonnai cette ravissante Jahel de m'avoir été envoyée par le cabbaliste pour jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l'accusai même intérieurement d'être la nymphe de ce vieux fou. Pour en être tout de suite éclairé, je lui demandai rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre dans ce château.

—Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac lui-même, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas éprouvé que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une véritable gêne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à l'heure quand je vous ai trouvé.

Dans ma joie d'être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachés au-dessus du genou par des jarretières à boucles de diamants, et cette vue ramena mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus, elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je m'aperçus qu'elle commençait à s'animer au jeu dans le moment même où j'allais en être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez heureux cette fois encore pour épargner à cette belle personne l'affront qu'elle méritait le moins. Il me sembla qu'elle n'était pas mécontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit:

—Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientôt? Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit à mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait grandement défaut.

Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois écus qui s'y trouvaient et qu'elle me fit la grâce d'accepter. C'était tout ce qui me restait des libéralités trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de mépriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.

Je demandai à mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la revoir.

—Vous l'aurez, me dit-elle.

Et nous convînmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les fois qu'elle pourrait s'échapper du pavillon où elle était gardée.

—Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la quatrième à droite, dans le corridor, et que la cinquième est celle de l'abbé Coignard, mon bon maître. Quant aux autres, ajoutai-je, elles ne donnent accès que dans des greniers où logent deux ou trois marmitons et plusieurs centaines de rats.

Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle gratterait à ma porte, non pas à quelque autre.

—Au reste, me dit-elle encore, votre abbé Coignard me semble un assez bon homme. Je crois que nous n'avons rien à craindre de lui. Je l'ai vu, par un judas, le jour où il rendait visite avec vous à mon oncle. Il me parut aimable, quoique je n'entendisse guère ce qu'il disait. Son nez surtout me sembla tout à fait ingénieux et capable. Celui qui le porte doit être homme de ressources et je désire faire sa connaissance. On a toujours à gagner à la fréquentation des gens d'esprit. Je suis fâchée seulement qu'il ait déplu à mon oncle par la liberté de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosaïde le hait, et il a pour la haine une capacité dont un chrétien ne peut se faire idée.

—Mademoiselle, lui répondis-je, M. l'abbé Jérôme Coignard est un très savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la bienveillance. Il connaît le monde, et vous avez raison de le croire de bon conseil. Je me gouverne entièrement sur ses avis. Mais, répondez-moi, ne me vîtes-vous pas aussi, ce jour-là, dans le pavillon, à travers ce judas que vous dites?

—Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu.

M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, après le souper, des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosité m'embarrassait un peu. Je répondis que la rencontre avait passé mes espérances, mais qu'au surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrétion convenable à ces sortes d'aventures.

—Cette discrétion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon absence, que de graver mon chiffre enlacé au sien dans l'écorce des arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les têtes élégantes. Mais n'avez-vous point remarqué, mon fils, que ces sortes d'amours, vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au coeur une vigueur nouvelle? Je suis sûr qu'après ce qui s'est passé, vous occuperez votre nuit à traduire pour le moins soixante pages de Zozime le Panopolitain.

Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de dormir, qu'il expliqua par l'étonnement d'une première rencontre. Ainsi ce grand homme demeura persuadé que j'avais eu commerce avec une Salamandre. J'avais scrupule à le tromper, mais j'y étais obligé et il se trompait si bien lui-même qu'on ne pouvait ajouter grand'chose à ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'étant mis au lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours.

Jahel tint parole. Dès le surlendemain elle vint gratter à ma porte. Nous fûmes bien plus à notre aise dans ma chambre, que nous ne l'avions été dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'était passé lors de notre première connaissance n'était que jeux d'enfants au prix de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me rejoindre bientôt, m'appelant son âme, sa vie, et son greluchon.

Je me levai fort tard ce jour-là. Quand je descendis dans la bibliothèque, mon maître y était établi sur le papyrus de Zozime, sa plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration de quiconque sait estimer les bonnes lettres.

—Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficulté de cette lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent être aisément confondues avec d'autres, et il importe au succès du déchiffrement de dresser un tableau des caractères qui prêtent à de semblables méprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de mauvaises leçons, à notre honte éternelle et juste vitupère. J'ai fait aujourd'hui même de risibles bévues. Il fallait que j'eusse, dès matines, l'esprit troublé par ce que j'ai vu cette nuit et dont je vais vous faire le récit.

"M'étant réveillé au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier compliment à M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et le chant du coq, une sympathie qui date assurément du temps de Noé, et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacrée nuit qu'il passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la Moselle, ou seulement d'Orléans, il n'aurait pas renié Jésus avant que le coq eût chanté pour la seconde fois. Mais nous ne devons en aucune manière, mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait que les prophéties fussent accomplies; et si ce Pierre ou Céphas n'avait pas fait, cette nuit-là, la dernière des infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis et la pierre angulaire de notre sainte Église, pour la confusion des honnêtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur félicité éternelle tenues par un lâche coquin. O salutaire exemple qui, tirant l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le conduit dans les voies du salut! O savante économie de la religion! O sagesse divine, qui exalte les humbles et les misérables pour abaisser les superbes! O merveille! O mystère! A la honte éternelle des pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la risée des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prêtre, un rustre et un couard qui renonça son maître et sa foi devant des maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de madame la baillive de Séez, porte au front la triple couronne, au doigt l'anneau pontifical, est établi au dessus des princes-évêques, des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de délier; le plus respectable homme, la plus honnête dame n'entreront au ciel que s'il leur en donne l'accès. Mais dites-moi, s'il vous plaît, Tournebroche, mon fils, à quel endroit de mon récit j'en étais quand j'en embrouillai le fil à ce grand saint Pierre, le prince des apôtres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc que je bus à l'aube. Je descendis en chemise à l'office et tirai d'une certaine armoire, dont la veille je m'étais prudemment assuré la clef, une bouteille que je vidai avec plaisir. Après quoi, remontant l'escalier, je rencontrai entre les deuxième et troisième étages une petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrés. Elle parut très effrayée et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine et irrésistible sympathie. Ne m'en blâmez point, mon fils; vous en eussiez fait tout autant à ma place, et peut-être davantage. C'est une jolie fille, elle ressemble à la chambrière de la baillive, avec plus de vivacité dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait à l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous êtes fou!" Voyez, Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles. Que n'ai-je gardé aussi vive sur mes lèvres l'impression du baiser qu'elle me donna!

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