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Angélique et son amour Part 2

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Angélique et son amour Part 2
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– N'est-ce pas trop beau pour des sauvages ? Ils se contenteraient de moins.

– Les Indiens sont difficiles sur la qualité de leurs armes et de leurs outils. Les tromper serait annuler les avantages du marché. Ces présents que vous voyez là doivent nous acheter la paix sur l'étendue d'un territoire plus vaste que le royaume de France ! Mais on peut aussi les échanger contre des fourrures ou les vendre contre de l'or ou des pierres précieuses que les Indiens conservent des anciens temps de leurs villes mystérieuses. Gemmes ou métal noble gardent leur valeur sur les côtes, même si l'or n'est pas estampillé en monnaie d'Europe.

Berne, songeur, revint vers ses amis. Ceux-ci se tenaient toujours groupés les uns près des autres, silencieux. Cet énorme territoire qui leur tombait entre les mains, à eux, si dépourvus, les écrasait. Ils ne cessaient de regarder la mer, ses rochers, et leurs yeux remontaient vers les collines aux arbres géants et, chaque fois, ils retrouvaient une autre vision déformée par le brouillard errant qui tantôt donnait aux choses une douceur accueillante, tantôt une inhumaine sauvagerie.

Le comte les observait, la main posée à sa ceinture. Une moquerie fermait à demi l'œil étiré par les cicatrices de sa joue. Il avait l'air sardonique, mais Angélique savait maintenant ce que cachait cette apparence durcie et son cœur brûlait d'une admiration ardente. Il dit, tout à coup, à mi-voix, et sans se tourner vers elle.

– Ne me regardez pas ainsi, belle dame. Vous me donnez des idées de paresse... Et ce n'est pas le moment.

Puis s'adressant à Manigault :

– Votre réponse ?

L'armateur passa la main sur son front.

– Est-ce vraiment possible de vivre ici ?... Tout nous est tellement étranger. Sommes-nous faits pour ce pays ?

– Pourquoi non ? L'homme n'est-il pas créé pour toute la terre ? À quoi vous servirait d'appartenir à la plus haute espèce animale, doué de cette âme qui anime le corps mortel, de cette foi qui, dit-on, soulève les montagnes, si vous ne pouvez seulement entreprendre une tâche avec autant de courage et d'intelligence que les fourmis ou les termites aveugles ?

« Qui a dit qu'un homme ne pouvait vivre, respirer et penser qu'à une seule place, comme un coquillage au rocher ? Si son esprit le diminue au lieu de l'élever, alors, que l'humanité disparaisse de la terre et laisse la place aux insectes pullulants, mille fois plus nombreux et plus actifs que la population humaine du globe et qui le peupleront dans les siècles futurs de leurs races minuscules, comme aux premiers temps le monde informe, où nul homme encore n'avait paru, n'appartenait qu'à des races géantes de lézards monstrueux...

Les Protestants, inaccoutumés à un langage aussi divers et à de telles errances de pensée, le regardèrent avec ahurissement, mais les enfants ouvrirent des oreilles immenses. Le pasteur Beaucaire étreignait sa Bible.

– Je comprends, haleta-t-il, je comprends ce que vous voulez dire, monsieur. Si l'homme n'est pas capable de poursuivre partout le travail de création, que lui sert d'être un homme ? Et à quoi bon des hommes sur la terre ?... Je comprends le conseil de Dieu lorsqu'il disait à Abraham : Lève-toi, quitte ta maison et la famille de ton père et va dans le pays que je te montrerai.

Manigault étendit ses bras puissants pour réclamer la parole :

– Ne nous égarons pas. Nous avons une âme, c'est entendu, nous avons la foi, mais nous ne sommes que quinze hommes devant une tâche immense.

– Vous comptez mal, monsieur Manigault. Et vos femmes et vos enfants ? Vous en parlez toujours comme d'un troupeau de moutons bêlants et irresponsables. Or, ils ont prouvé pourtant qu'ils vous valaient bien tous comme bon sens, résistance et courage. Jusqu'à votre petit Raphaël qui sut ne pas mourir, malgré les privations et les douleurs de la traversée auxquelles résistent si rarement les bébés de cet âge. Il n'a même pas été malade... Et jusqu'à l'enfant que porte dans son sein l'une de vos filles, monsieur Manigault et qui doit à l'endurance de sa mère de n'avoir pas perdu cette vie à peine ébauchée. Il naîtra donc ici, en terre américaine et il consacrera vôtre ce pays, car n'en ayant jamais connu d'autre, il l'aimera comme sa terre natale. Vous avez une vaillante progéniture, messieurs de La Rochelle, de vaillantes femmes. Vous n'êtes pas quinze hommes seuls. Vous êtes tout un peuple déjà.

Les mets qu'on n'avait cessé de cuire ou d'apporter répandaient des odeurs mêlées, nouvelles et appétissantes. Les Protestants furent tout à coup fort entourés et priés de manger. Les Indiennes aussi hardies et rieuses que leurs époux se montraient distants et impénétrables, touchaient les vêtements des femmes, bavardaient, s'exclamaient. À chacune, elles posaient la main sur le ventre puis, sautant de côté, élevaient cette main, par gradins successifs, marquant un temps d'arrêt d'un air interrogateur.

– Elles demandent combien vous avez d'enfants et de quel âge, expliqua Nicolas Perrot.

Les graduations successives de la famille Carrère commencées à la taille de Raphaël, obtinrent un succès inouï. Mme Carrère fut entourée d'une véritable danse avec claquements de mains et hululements enthousiastes.

Mais le propos les avait ramenées à leur souci habituel :

– Où sont les enfants ?

Cette fois, ils avaient bel et bien disparu. On n'en retrouva que quelques-uns. Nicolas Perrot alla aux nouvelles.

– C'est Crowley qui les a tous emmenés au camp de Champlain.

– Qui est Crowley ? Où est ce camp de Champlain ?...

*****

Il se passait tant de choses au cours de cette journée qui devait demeurer historique dans les annales de l'histoire du Maine, qu'on n'avait pas le temps de les voir arriver. Angélique se. retrouva sur un cheval galopant par un sentier étroit tapissé de mousse sèche, sous des ombrages dignes de Versailles et longeant une côte hérissée de rochers où la mer se précipitait avec des fureurs de bête hurlante. Ce fracas de la mer et du vent, cette lumière des feuillages, cette impression tour à tour de contrée peuplée ou déserte faisaient le charme de l'endroit.

Les coureurs de bois s'étaient chargés d'escorter les mères inquiètes. Pour celles qui ne savaient pas monter à cheval, on trouva des chariots et des litières. Au dernier moment, une partie des hommes les rejoignirent.

– Croyez-vous que je vais vous laisser partir avec ces barbus paillards, cria l'avocat Carrère à sa femme, ce n'est pas une raison parce que ces moricaudes vous ont portée en triomphe, à cause de vos onze enfants qui sont aussi un peu les miens, pour n'en faire désormais qu'à votre tête. Je vous accompagne.

Le voyage, retardé par la traversée d'une rivière et l'étroitesse du sentier, dura cependant moins d'une heure. Ce n'était qu'une promenade et que les enfants avaient entreprise d'enthousiasme pour se dégourdir les jambes. Des cabanes en ruine apparurent. Elles avaient été édifiées quelque cinquante années plus tôt par les colons malheureux de Champlain. Abandonnées, elles subsistaient encore en partie à l'orée des arbres, occupant une vaste clairière qui descendait en pente douce vers la grève d'un rouge corail. Mais, loin d'offrir un abri comme à quelques miles de là, cette plage semblait comblée par un amoncellement de rochers sur lesquels des lames furieuses ne cessaient de déferler. Les enfants apparurent courant et se pourchassant entre les huttes.

– Maman, cria Honorine en se précipitant comme une boule, j'ai trouvé notre maison. Viens voir, c'est la plus belle. Il y a des roses partout. Et M. Cro nous la donne, pour toi et pour moi, toutes seules.

– Pour nous aussi, cria Laurier en colère.

– Paix, paix, petits coyotes hurleurs, intervint un curieux personnage qui se tenait à l'entrée du sentier comme un hôte accueillant d'honorables visiteuses.

Sa grosse toque de fourrure qu'il tenait à la main révélait une chevelure du plus beau roux. Mais il était rasé de près à part deux favoris qui lui garnissaient non les tempes mais les pommettes, formant une sorte de masque hérissé, couleur de feu, assez impressionnant pour des gens non avertis de cette particularité de la race écossaise. Il s'exprimait moitié en français, moitié en anglais, avec beaucoup de mimiques à l'indienne et on le comprenait mal.

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