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Angélique et son amour Part 2

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Angélique et son amour Part 2
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– Il est vrai que nous sommes entre vos mains, dit Manigault avec amertume. Nous n'avons pas le choix.

– Le choix de quoi ? dit Joffrey de Peyrac en le regardant dans les yeux. D'aller à Saint-Domingue ? Que connaissez-vous de cette île qu'on ne peut atteindre sans payer tribut aux pirates des Caraïbes et qui se fait razzier périodiquement par les flibustiers et les boucaniers de l'île de la Tortue ? Que peuvent y faire des hommes de votre espèce, industrieux, actifs, hommes de mer et de ses échanges ? De la pêche ? Il n'y a que quelques goujons dans de maigres ruisseaux et, sur les côtes, des requins féroces.

– J'ai pourtant des comptoirs là-bas, dit Manigault, et de l'argent.

– Non, je n'y crois pas. Vos comptoirs n'ont pas besoin d'être ravagés par les pirates pour ne plus vous appartenir. Vae victis, monsieur Manigault. Vous auriez gardé de solides assises à La Rochelle que vous pouviez encore espérer récupérer quelques biens en abordant aux îles d'Amérique. Mais n'êtes-vous pas certain que ceux qui, jadis, étaient – tant à Saint-Domingue qu'à La Rochelle – vos chers et dévoués collaborateurs, si empressés, ne se soient pas déjà partagé vos dépouilles ?

Manigault se troubla. Ses propres craintes se trouvaient matérialisées par les paroles du Rescator. Celui-ci continua :

– Vous en êtes tellement persuadé vous-même, qu'un des mobiles qui vous ont poussé à vous emparer de mon navire était la peur d'arriver aux Iles dans une pauvreté totale, avec en plus des obligations à mon égard pour vous avoir mené jusque-là. Votre projet à la corsaire vous procurait deux avantages. En me supprimant, vous supprimiez un créancier et, propriétaire d'un beau navire, vous pouviez tenir la dragée haute à ceux qui, misérable émigrant, vous auraient reçu là-bas plus mal qu'un chien.

Manigault ne nia pas. Il croisa seulement les bras sur sa poitrine, resta la tête basse dans une attitude de méditation profonde.

– Et vous dites, monsieur, que mes appréhensions à l'égard de mes anciens collaborateurs des Iles et de La Rochelle étaient justifiées. Est-ce une supposition ou une certitude ?

– Une certitude.

– Comment savez-vous tout cela ?

– Le monde n'est pas si grand qu'il en a l'air. Relâchant sur la côte d'Espagne, j'ai rencontré un des plus grands bavards devant l'Éternel, un nommé Rochat que j'ai connu au Levant.

– Ce nom me dit quelque chose.

– Il a été attaché à la Chambre de commerce de La Rochelle. Il me parla de cette ville qu'il venait de quitter, me parla de vous pour me démontrer de quelle façon à La Rochelle le pouvoir et la fortune devaient passer des mains des grands bourgeois réformés dans celles des Catholiques. Déjà à cette époque, vous étiez condamné, monsieur Manigault. Mais je ne me doutais pas à ce moment, en l'écoutant, que j'aurais... l'honneur – et il eut un salut ironique – d'offrir à ces gens persécutés dont il m'entretenait, le refuge de mon navire.

Manigault ne paraissait pas entendre. Puis il eut un profond soupir.

– Pourquoi ne pas nous avoir informés plus tôt de ce que vous saviez. Le sang n'aurait peut-être pas coulé.

– Je pense, au contraire, que vous vous seriez plus encore acharné à me dépouiller pour être certain de prendre votre revanche sur vos ennemis.

– Que nous soyons condamnés par nos anciens amis et sans ressources ne vous autorisait pas à disposer de nos vies.

– Vous avez bien disposé des nôtres. Nous sommes quittes ! Maintenant persuadez-vous d'une chose. À part la culture de la canne à sucre et du tabac, pour laquelle vous n'aviez aucune expérience, vous n'auriez pu pratiquer là-bas que le commerce des nègres. Et, pour ma part, je n'aiderai jamais un marchand d'esclaves à s'établir. Ici, vous n'aurez pas besoin de cette nocive industrie, vous pourrez donc jeter les bases d'un monde qui ne portera pas en lui, dès le départ, des germes de destruction.

– Mais, à Saint-Domingue, on peut faire de la vigne, et telle était notre intention, dit l'un des Rochelais qui avait été tonnelier pour les alcools des Charentes.

– La vigne ne peut pousser à Saint-Domingue. Les Espagnols ont essayé en vain. Il faut, pour obtenir le raisin, un arrêt de sève causé par les saisons. Aux Iles, la sève est toujours en mouvement. Les feuilles ne meurent pas. Pas de saisons. Pas de vigne.

– Pourtant le pasteur Rochefort a écrit dans son livre...

Le comte de Peyrac secoua la tête.

– Le pasteur Rochefort, estimable et courageux voyageur que j'ai parfois croisé, n'en a pas moins communiqué à ses œuvres son optique particulière de l'existence, recherche du Paradis terrestre et de la terre de Canaan. C'est dire que ses récits contiennent des erreurs flagrantes.

– Ha !... s'exclama le pasteur Beaucaire en frappant avec énergie sur sa grosse Bible. C'est bien mon avis ! Je n'ai jamais été d'accord avec cet illuminé de Rochefort.

– Entendons-nous. Les illuminés ont du bon. Ils servent à faire progresser les hommes et à les arracher de l'ornière séculaire. Ils voient des symboles. À d'autres de les interpréter. Si l'écrivain Rochefort a commis de regrettables confusions géographiques et décrit, avec une trop candide admiration, les richesses du Nouveau Monde, il n'en reste pas moins que les émigrants qu'il a attirés de l'autre côté de l'Océan n'ont pas été trompés. Disons que le cher pasteur avait trop bien assimilé ce sens symbolique qui est la base de la spiritualité indienne. On ne trouve certes pas de grappes succulentes aux rejets de la vigne sauvage, pas plus que de miches dorées aux branches de l'arbre à pain, mais la fortune, le bonheur, la paix de l'âme et de l'esprit peuvent pousser et s'épanouir partout. Pour ceux qui sauront découvrir les vraies richesses offertes, se dévouer à la terre nouvelle et ne pas y apporter les rancœurs stériles du Vieux Monde. N'est-ce pas ce que vous êtes tous venus chercher ici ?

La voix de Joffrey de Peyrac, pendant ce long discours, par instants s'étouffait, à d'autres s'éraillait, mais rien n'arrêtait le feu de ses paroles. Il négligeait les difficultés de sa gorge blessée, comme jadis, se battant en duel, il se jouait de sa jambe infirme. Ses yeux brûlants sous l'arcade sourcilière touffue attiraient ses interlocuteurs et leur communiquaient sa conviction.

Un des Maures, celui qui avait remplacé à ses côtés le serviteur Abdullah, s'approcha et lui tendit l'une des curieuses gourdes pansues, d'un jaune d'or, contenant une boisson mystérieuse apportée par les Indiens. Il but à la régalade et sans se préoccuper du contenu. On entendit hennir au loin des chevaux. Deux Indiens apparurent bientôt et descendirent vers la grève dans un grand éboulement de cailloux. On se porta vers eux. Ils donnèrent leur message. Le grand sachem Massawa était en marche pour saluer les nouveaux Blancs. Des ordres furent lancés dans toutes les langues pour hâter le débarquement des présents qui, du Gouldsboro, étaient peu à peu amoncelés sur le rivage. Des mousquets flambant neufs, certains enveloppés encore de leurs toiles huilées, des armes blanches et des outils d'acier. Gabriel Berne ne put s'empêcher de tendre le cou vers les coffres ouverts. L'œil de Joffrey de Peyrac suivit sa mimique.

– De la coutellerie de Sheffield, fit-il remarquer, la meilleure.

– Je connais, approuva Berne.

Et, pour la première fois depuis de longs jours, ses traits se détendirent et son regard s'anima.

Il oublia qu'il parlait à un rival honni.

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