La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Manco Huascar : un mystère. Il se disait de sang royal, comme Topiltzin. Toutefois, si Topiltzin se conduisait toujours en monarque, Manco Huascar, lui, ne se donnait pas d’airs princiers. Il ne révéla jamais quel était exactement son lien de parenté avec l’Inca – ou l’Empereur – du Pérou ; et, non plus, ce qu’il avait fait qui lui avait valu l’exil. D’ailleurs il ne disait jamais grand-chose, se contentant d’écouter. C’était un compagnon assez agréable mais qui gardait ses distances.
Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions des conquérants vainqueurs. « J’aurai un palais, entouré d’immenses terrains de chasse », disait Topiltzin. Sagaman Musa, à son tour : « J’amasserai de l’argent gros comme moi et retournerai au Mali pour y acheter un domaine princier. » Et Manco Huascar : « Je prendrai cent épouses et fonderai dans le Nord une dynastie inca. « Enfin, Dan Beauchamp déclarait vertueusement : « J’enverrai de l’argent à mes parents et les ferai riches au-delà de tous leurs rêves. Puis j’irai explorer le monde. »
« Va d’abord en Afrique », disait Sagaman Musa. « L’Afrique est la terre de gloire de l’avenir. Les Aztèques ont eu leur temps. Et aussi les Incas. Les Russes, les Turcs, sont sur le déclin. L’avenir appartient au Mali, au Songhaï, aux royaumes noirs. Désormais c’est notre tour. »
Topiltzin et Manco Huascar paraissaient irrités de la façon désinvolte dont Sagaman Musa parlait des Aztèques et des Incas, mais ils ne protestèrent pas. Moi seul intervins : « Y a-t-il quelque chose en Afrique qui égale la magnificence de Tenochtitlan ? »
« Donne-nous cinquante ans ! Nous n’en sommes qu’à nos débuts ! »
« Pourquoi avez-vous attendu si longtemps ? demanda Topiltzin. L’homme n’a pas été créé plus tard en Afrique qu’au Mexique ou au Pérou. »
« La Chine a connu sa période glorieuse bien avant le Mexique. L’Egypte bien avant la Chine. Le sceptre de la grandeur passe d’un pays à l’autre. C’est seulement à présent qu’il arrive jusqu’à nous », dit Sagaman Musa.
« Alors, que fais-tu ici ? rétorqua ironiquement Manco Huascar. Pourquoi ne pas rester là-bas et attendre que le sceptre se trouve à portée de ta main ? »
Ce fut le tour de l’Africain d’avoir l’air irrité. « Je suis ici parce que je suis ici, dit-il d’un ton péremptoire. Mais écoute bien ce que je vais te dire : nous vivrons assez pour voir la décadence du Pérou et du Mexique comme nous avons vu celle des Turcs. »
« Impossible, fulmina Topiltzin. Notre empire… »
« L’empire turc s’est étendu de Bagdad à l’Est jusqu’à Londres à l’Ouest, dit Sagaman Musa. Et qu’en reste-t-il à présent ? Quelques misérables pays autour d’Istanbul. Il est vrai que les Turcs ont laissé derrière eux leur langage et leur religion le fantôme d’un empire. Mais qu’est-ce que cela change ? » Il pointa sèchement l’index sur la poitrine de Topiltzin couverte d’ornements de jade. « La même chose t’arrivera à toi aussi. Aztèque ! Patience, ça vient ! »
Topiltzin soupira : « J’ai comme l’impression que tu pourrais bien avoir raison. »
Le désert restait proche mais nous étions entrés dans notre futur empire, le pays des villages d’agriculteurs.
Ici, au milieu d’un monde aride, coulait du nord au sud un fleuve au long duquel étaient disséminés des villages et des fermes. Les habitants appartenaient à cette race de Peaux-Rouges qu’on rencontre dans les deux Hespérides, et qui diffèrent autant des Aztèques que les Aztèques des Incas. Ils étaient petits, trapus, avec une tendance à l’embonpoint, le visage arrondi, les joues pleines et le nez camus. Chaque village se composait de bâtiments carrés, aux murs de boue séchée et au toit de rondins. Parfois les demeures étaient de véritables immeubles de quatre ou cinq étages ; ailleurs elles n’avaient qu’un étage ou seulement un rez-de-chaussée et s’alignaient en longues rangées bordant les rues. Leur couleur variait avec celle de la boue qui changeait suivant les régions : le rose ou même le vermillon au Sud, les différents tons de brun de gris ou d’ocre comme nous montions plus au nord.
C’était le royaume de la poussière. Les vents d’arrière-saison balayaient la surface du sol, soulevaient le sable, l’éparpillaient dans l’air. Dans les villages, des tourbillons d’une poussière brune grise ou ocre dévalaient les rues et les venelles, tournoyaient sur les vastes places, se précipitaient à l’intérieur de nos voitures dès qu’on entrouvrait les vitres. De ma vie je n’avais vu autant de poussière et je n’en avais jamais autant mangé. Les biscuits de maïs crissaient sous les dents. Topiltzin tentait d’expliquer qu’il s’agissait là des grains de sable qui se détachaient des mortiers quand les femmes pilaient le grain ; je soutenais que c’était plutôt la poussière des rues qui se mêlait à notre nourriture.
Partout, nous étions bien reçus. Les gens du pays sont par nature hospitaliers et ils n’avaient guère de peine à reconnaître un prince aztèque dans ce jeune homme dégingandé qui commandait la troupe. Bien entendu, ils ne pouvaient deviner que Topiltzin était un prince rebelle qui se disposait à attaquer la garnison de Taos. Sans doute croyaient-ils qu’il amenait des renforts ou une compagnie qui prendrait la relève. Nous fûmes donc toujours bien traités durant notre voyage le long du fleuve. Nous le suivions sur la rive Est où les villages de boue s’appelaient Istela, Sandia, Tesuque, Nambe, Picuris. Il y en avait d’autres, aussi nombreux, sur l’autre rive, mais nous ne pouvions les visiter ; nous n’étions pas des touristes, nous avions une mission guerrière à accomplir.
Un campement fut monté à Picuris, endroit agréable dans une vallée fraîche entre des montagnes couvertes de pins, et là il nous fallut mettre au point la stratégie de notre attaque.
Si vous avez tendance à moraliser, vous vous dites probablement qu’un jeune Anglais bien élevé n’a pas sa place dans ce genre d’expédition. Erreur. Car nous ne faisions pas la guerre contre les habitants de la région. Mais simplement nous attaquions une garnison aztèque.
Je n’aurais jamais attaqué les habitants des villages. Je ne suis pas un Turc, je n’impose pas une domination par la force. Mais ces gens avaient déjà accepté la « protection » des Aztèques, de plus ou moins bonne grâce il est vrai ; tout ce que nous voulions, c’était substituer à un groupe de protecteurs un autre groupe de protecteurs. Et nous serions certainement des maîtres plus tolérants que les Aztèques. Accessoirement, on nous paierait un tribut et nous deviendrions riches, mais cela n’était pas contraire à la morale puisque en échange les villageois bénéficieraient de notre protection. Et ces gens avaient grand besoin qu’on les protège, non seulement des invasions incas, plus ou moins mythiques, mais aussi des attaques, très réelles celles-là, des pillards nomades qui vivaient dans le désert et les grandes plaines du Nord. Les nomades avaient volé dans les villages des chevaux qui s’étaient multipliés, leur fournissant de nombreuses montures pour de nouvelles razzias.
Comme nous discutions de notre plan d’attaque, Sagaman déclara qu’il serait bon que les gens du pays fussent informés de nos plans, ce qui nous permettrait de nous assurer leur aide pour l’attaque de la garnison. Ils ne seraient probablement pas fâchés de se rebeller contre les soldats de Taos.