La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Il nous fallait déployer beaucoup d’ingéniosité pour nous nourrir. Klagatch, avec cette habileté des guérisseurs à tirer le meilleur parti des ressources de la nature, nous apprenait à reconnaître les fruits, les noix de toute sorte, les racines comestibles. Depuis le début de l’hiver, nous avions moins de choix, assez pourtant pour subsister.
Nous chassions. Nos fusils ne nous servaient à rien car nous avions dépensé presque toutes nos munitions à Taos, et au début, mon couteau fut notre seule arme. Klagatch et Manco Huascar tirèrent leurs dernières balles le jour du départ. J’étais sûr que j’aurais pu tuer du gibier au lancer du couteau, mais je n’osais pas en prendre le risque. Supposons qu’un animal blessé s’échappe et disparaisse, mon couteau enfoncé dans ses chairs… Je préférais utiliser la précieuse lame pour fabriquer d’autres armes, tailler dans les jeunes plants des arcs rudimentaires et découper des cordes pour les tendre dans la peau d’un chamois que nous avions capturé.
Klagatch nous montra comment renforcer les arcs avec des tendons. Je choisis de fines branches bien droites pour en faire des flèches, les aiguisai en une pointe acérée et les fendis d’une encoche à l’autre bout afin de pouvoir les ajuster sur l’arc. Puis, comme de vrais primitifs, nous parcourûmes la forêt à la recherche du gibier.
D’abord, ce ne fut guère encourageant. Nos arcs étaient faibles et souvent, quand nous tirions une flèche, elle tombait en vibrant à nos pieds. La plupart du temps nous manquions le but, même Klagatch car il n’était pas chasseur. Quand nous touchions la cible, il était rare que le coup fût mortel et nous perdions tout à la fois la proie et la flèche.
Mais l’habileté s’acquiert. Je devins un bon tireur, Manco un tireur acceptable. Désormais nombre de nos flèches filaient droit au but. Le daim, l’élan et l’orignal tombèrent sous nos traits et occasionnellement des oiseaux et des écureuils. Je ressentais pour les bêtes que nous mettions à mort une pitié fort peu virile. Je crois que je n’aime vraiment pas tuer. Mais comme je n’aime pas non plus avoir faim, je tirais.
Nous retournions chaque jour davantage à l’état sauvage.
Au bout d’un mois, nous étions adaptés à la vie dans les bois. Nous portions des tuniques taillées dans la fourrure du gibier abattu et des mocassins de peau qui nous protégeaient de la neige couvrant le sol. Nous devînmes habiles à repérer les grottes où passer les nuits d’hiver particulièrement rigoureuses ; quelques-unes gardaient encore des traces de leurs premiers occupants. Nous fîmes des sacs pour enfermer notre viande en excès et la faire congeler dans la neige afin de la garder en réserve, car le gibier devenait rare. Nous survécûmes. Je ne voudrais pour rien au monde revivre ces quatre premières semaines mais ensuite, ça devint assez drôle.
Pour nous diriger, nous n’avions aucun problème. Le soleil était notre guide, il se levait à notre droite, se couchait à notre gauche et nous avancions entre ces deux points.
Je marquais chaque journée d’une encoche dans un bâton. Je commençai quelques jours après notre départ et je n’arrivai pas à décider si cinq jours s’étaient écoulés ou seulement quatre depuis que nous avions quitté Taos, aussi le système manqua-t-il toujours de précision. Cependant un jour vint, un jour de neige, qui, d’après mon calendrier devait être le 25 décembre, et j’annonçai à mes compagnons que Noël était arrivé.
« La naissance de ton Dieu », dit Manco Huascar.
« Oui. »
Nous avions eu une rude semaine et il ne me restait pas assez d’énergie pour expliquer à l’Inca dans quel sens particulier Jésus, tout à la fois, est et n’est pas Dieu. Je ne pouvais non plus lui dire que Jésus est « un de nos trois dieux », car cela aurait encore compliqué les choses. Mais je sentais qu’un chrétien, où qu’il fût, devait faire quelque chose pour célébrer Noël, et j’annonçai donc : « En ce jour, tous les chrétiens se réjouissent et montrent leur joie en festoyant et en faisant des cadeaux. Je veux fêter Noël. Vous serez mes invités. »
Manco Huascar accepta avec un large sourire. Klagatch de même ; toutefois je n’étais pas sûr qu’il comprenait vraiment ce dont il s’agissait.
Ce fut d’abord l’échange de cadeaux. Nous n’avions pas grand-chose à nous donner. Je retirai de mon doigt l’anneau d’or de Nezahualpilli incrusté de jolies turquoises et l’offris à Klagatch. Klagatch donna à Manco une grande médaille de cuivre gravée de signes étranges qui, disait-il, pendait à son cou depuis bien des années. Manco Huascar à son tour m’offrit un bracelet d’argent décoré d’un motif de minuscules silhouettes dansantes.
Je m’écriai : « Joyeux Noël ! »
Et ils répondirent à pleine voix : « Joyeux Noël ! Joyeux Noël ! »
« Au Pérou, ce mois est aussi une période de fête annonça solennellement Manco, la fête magnifique, Capac Raymi. À cette époque les garçons au sortir de l’adolescence sont accueillis dans l’âge d’homme. Il y a alors des sports et des jeux et la grande chaîne d’or est promenée dans les rues de Cuzco, notre capitale. »
Impulsivement, je lançai : « Joyeux Capac Raymi ! » Et Klagatch répéta en écho : « Joyeux Capac Raymi ! »
Nous fîmes dégeler un gros morceau de viande d’élan et je construisis un feu. Les meilleures noix et racines furent prélevées dans nos réserves, comme garniture. J’expliquai brièvement ce que signifiait Noël, choisissant mes mots nahuatl avec soin, afin que Klagatch et Manco me comprennent sans trop de peine. Je parlai des trois Rois Mages, de la crèche que surmontait l’étoile, et des bergers aux alentours. Je parlai de l’Enfant, et de ce qu’il était, de ce qu’il représentait pour la petite communauté chrétienne dans le monde. Mes deux compagnons écoutaient attentivement, mais ce qu’ils pensaient, je n’en pouvais rien dire.
La nuit tomba sur notre fête, et de la grotte je regardai le monde couvert de neige qu’illuminait un brillant clair de lune. Il me sembla que Noël ne pouvait être tout à fait Noël sans un chant de Noël. C’est ce que j’expliquai à mes compagnons et pendant une demi-heure je leur fis répéter les paroles, puis nos voix résonnèrent dans l’air pur, lançant un hymne de joie par-dessus les plaines livides et les montagnes dénudées, proclamant l’heureuse nouvelle assez fort pour que tous les Turcs de l’Islam puissent l’entendre :
Ainsi fut célébré Noël, dans les Hautes-Hespérides, par un chrétien solitaire, à huit mille kilomètres de son pays.
Je pensai souvent à ma famille, pendant cet interminable voyage vers le Nord. J’avais beaucoup de temps pour réfléchir puisque ni l’un ni l’autre de mes compagnons n’était bavard et que nous restions parfois silencieux pendant des heures. Je pensai à mon père, cet homme si grand, ce vaincu dans sa mine inondée. Je pensai à mon frère, qui était allé servir dans l’armée turque, et aux coups que nous avions échangés lorsqu’il m’avait annoncé sa décision. (« Les Turcs ne sont plus nos ennemis depuis le XIXe siècle, disait-il. Nous les avons battus, pourquoi devrions-nous les haïr encore ? Ces Turcs-là ne sont pas les mêmes que ceux qui ont fait autrefois la conquête de l’Angleterre. » Je lui mis tout de même un œil au beurre noir.) Je songeai à ma sœur à Moscou, Moskova, comme elle dirait sans doute, et je pensai qu’elle devait l’aimer vraiment, ce Russe, pour avoir accepté de l’accompagner en Russie. Je songeai aussi à ma mère, ce qui m’arrivait rarement car elle était morte quand j’étais tout petit.